Le 27 août dernier, le cardinal Robert Sarah, préfet émérite de la Congrégation pour le Culte divin, a accordé un entretien à Nico Spuntoni du grand quotidien italien Il Giornale. À la demande du cardinal, nous publions une version française de cet entretien qui propose des observations nourries de sa foi et de son regard sur l’Église, en vue d’alimenter la réflexion, notamment sur l’avenir de la liturgie dans l’Église latine.
| Selon vous, existe-t-il une aversion pour le latin et le chant grégorien dans certains milieux de l’Église ? Si oui, d’où provient-elle ?
Je ne dirais pas « dans certains milieux de l’Église », mais plutôt dans certains cercles culturels autoréférentiels, très bruyants, qui se limitent à une lecture très partiale de l’Histoire, au point de sombrer dans l’historicisme, et qui pensent que notre Sainte Mère Église n’a guère plus de soixante ans, c’est-à-dire qu’elle a vu le jour avec le concile Vatican II. En revanche, on peut affirmer que si un catholique éprouve de l’aversion envers le latin et le chant grégorien, il peut donner l’impression de rejeter, de mépriser, voire de s’opposer frontalement au concile Vatican II.
De fait, le Concile lui-même affirme clairement ceci : « L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine. » (Sacrosanctum Concilium n. 116) ; et il ajoute : « L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins » (SC n. 36). Or personne ne peut nier ou refuser sa propre identité sans se donner la mort.
Ainsi s’exprime le Catéchisme de l’Église catholique : « Les traditions liturgiques, ou rites, actuellement en usage dans l’Église sont le rite latin (principalement le rite romain […]) et les rites byzantin, alexandrin ou copte, syriaque, arménien, maronite et chaldéen. « Obéissant fidèlement à la tradition, le saint Concile déclare que la sainte Mère l’Église considère comme égaux en droit et en dignité tous les rites légitimement reconnus, et qu’elle veut, à l’avenir, les conserver et les favoriser de toutes manières » (SC n. 4) » (CEC n. 1 203).
Ainsi, il me semble urgent et nécessaire que chacun de nous lise avec sérieux, objectivité et respect religieux, les textes du concile Vatican II. Après une lecture attentive des textes conciliaires, comment est-il possible d’éprouver de l’aversion pour le latin et le chant grégorien, tout en prétendant rester dans l’Église catholique latine ?
Il me semble qu’il s’agit là d’une aversion plus psychologique que réellement fondée, et je pense qu’il s’agit uniquement d’un problème propre à une génération : lorsque celle que vous appelez la génération de « soixante-huit » aura disparu, ces unilatéralismes infondés qui portent atteinte à la dimension culturelle même du catholicisme latin disparaîtront eux aussi. Par ailleurs, la préservation et la diffusion de la langue latine, y compris dans la liturgie, constituent un élément très important du dialogue œcuménique avec nos frères orthodoxes, car ces derniers sont très attachés à la dignité et au caractère sacré de la liturgie.
| On note que, dans de nombreux séminaires, une prédilection pour le latin et le chant grégorien peut devenir un critère de discrimination, voire entraîner souvent un rejet. Selon vous, quelle en est la raison ?
Je suis convaincu qu’avoir une sensibilité plus classique, de manière équilibrée et fidèle au concile Vatican II, ne peut en aucun cas constituer une raison suffisante pour ne pas être admis aux ordres sacrés ; au contraire, cela devrait être considéré comme un atout !
Certes, dans l’Église, il est nécessaire d’écarter les extrêmes qui s’opposent : il faut éviter la radicalisation d’attitudes traditionalistes bornées qui idéalisent un passé considéré comme parfait, mais qui, en réalité, n’était pas exempt de limites importantes, et, avec tout autant de fermeté, il est nécessaire d’éviter une vision étriquée du sacerdoce extrêmement dangereuse qui le réduit à une animation de type socio-culturel, ou à un leadership fonctionnaliste dépourvu de tout caractère sacré et souvent uniquement représentatif de la communauté. La tâche du prêtre est avant tout « de prier, prier, prier » et « d’expier, expier, expier » : pour lui-même et pour le peuple qui lui est confié, pour l’Église tout entière.
Quant à la question de savoir si les supérieurs ne sont pas suffisamment formés sur le plan culturel, équilibrés sur le plan humain et conscients que le Saint-Esprit appelle qui il veut et qu’il est probablement en train de réformer l’Église grâce aux nouvelles vocations plus sensibles à la Tradition, cela peut entraîner un malentendu, voire une rupture de leurs relations avec les séminaristes.
Toutefois, il est certain que la responsabilité pédagogique incombe toujours à celui qui est le plus mûr et qui, par conséquent, est appelé à accueillir, comprendre, faire preuve de patience, intégrer, guider et respecter les différentes sensibilités, dans la mesure où elles sont accueillies par l’Église. La formation ne peut jamais exiger une identification psychologique aux goûts subjectifs du formateur ; ce serait alors un désastre.
| Aujourd’hui, le prêtre « influenceur » est à la mode. Que pensez-vous de ce phénomène ? Y voyez-vous une sorte d’évolution de ce prêtre « homme de spectacle » (« showman »), une réalité qui vous préoccupe sur le plan liturgique ?
Je préfère toujours le « saint prêtre », c’est-à-dire un homme qui prie, qui se tient constamment devant Dieu pour le contempler et le louer. Comme l’ont montré certains exemples récents, les moyens utilisés pour évangéliser ne sont pas indifférents, ni sans influence sur le contenu qui est transmis.
Dans le christianisme, le contenu et la méthode ne font qu’un : le Christ est le contenu de la Révélation divine, il est lui-même la Révélation divine, et l’Incarnation est la méthode choisie par Dieu pour se révéler. Nous ne pourrons jamais faire abstraction de cet axiome fondamental. Les nouveaux moyens de communication peuvent être utiles pour une première annonce du message de l’Évangile, mais ils ne remplaceront jamais une pastorale de la proximité faite d’attention et de délicatesse, et celle-ci ne peut en aucun cas faire abstraction de la rencontre personnelle et communautaire avec les chrétiens, qui constituent une communauté conduite par des pasteurs – évêques et prêtres – vers le Salut.
La tentation d’un certain égocentrisme, tant dans la liturgie, dénaturée et soumise à ses propres désirs que dans l’utilisation des réseaux sociaux, guette constamment les prêtres. Un séminariste qui ne sait pas passer une année sans téléphone portable (je pense spécialement à ceux qui sont dans l’année de propédeutique spirituelle) ne peut, selon moi, véritablement progresser sur le chemin qui mène à la prêtrise. Aujourd’hui, nous devons composer avec les « prêtres de la génération numérique », dont les habitudes demandent à être purifiées pour être mises au service du Royaume de Dieu.
| L’un des arguments les plus courants contre la messe selon l’ancien rite est que « les gens ne connaissent pas le latin ». Que répondre à cela ?
Mes parents ne connaissaient ni le français ni le latin. Pourtant, ils ont participé avec foi et une véritable piété à la célébration du mystère eucharistique en latin et m’ont éduqué dans la foi et l’amour de Dieu. Ainsi, se préoccuper excessivement de la compréhension de tout ce qui se passe à l’autel peut constituer une forme de réduction gnostique de la liturgie : comme si le Salut découlait de la connaissance…
Certes, le Peuple saint de Dieu doit être formé, comme l’a récemment rappelé le pape Léon XIV, y compris sur le plan liturgique, afin de comprendre le sens des rites et pouvoir ainsi s’unir au Mystère qui est célébré, mais ce n’est certainement pas la compréhension subjective qui détermine l’efficacité des sacrements.
Selon vous, le peuple comprend-il toutes les formules liturgiques même lorsqu’elles sont exprimées en italien ? Quelqu’un se souvient-il de certaines parties des collectes – appelées aussi prières « super oblata » – prononcées par le prêtre ? C’est une illusion de croire que la liturgie doit être « compréhensible » ! L’action liturgique doit refléter et donc introduire au Mystère de Dieu.
C’est pourquoi, le fait que de nombreux jeunes soient fascinés par la liturgie traditionnelle – et, en tout cas, par une liturgie digne et intériorisée – comportant le chant sacré, des rites célébrés avec attention, dévotion, respect religieux, sacralité, foi et émerveillement, jamais banalisés, constitue un défi stimulant.
| Notre directeur, Tommaso Cerno, a récemment lancé une campagne en faveur d’un « plus de latin » dans la liturgie. Il en a souligné l’universalité, affirmant qu’« une langue qui n’appartient à personne peut, paradoxalement, appartenir à tous ». En outre, il a demandé la suppression des restrictions existantes concernant les célébrations selon l’ancien rite. Que pensez-vous de ces propositions lancées par notre journal ?
J’ai déjà rappelé tout à l’heure que le latin est et reste la langue officielle de l’Église catholique latine ; par conséquent, sa réintroduction et sa mise en œuvre ne peuvent que correspondre à sa profonde identité. Les pétitions, nous le savons, ont généralement peu d’efficacité, car le véritable défi est d’ordre catéchétique et culturel : il s’agit de former le Peuple de Dieu et, surtout, les jeunes prêtres à la connaissance, à la valeur et au respect de la tradition liturgique latine, qui n’a jamais connu d’attitudes unilatérales et exclusives, mais qui a toujours fait place à une multiplicité d’expressions rituelles dans l’adhésion à la foi unique.
On a l’impression que, de nos jours, une mentalité opposée prend corps progressivement : certains veulent imposer une forme rituelle unique sans aucune attention portée à la foi commune. Or l’accès aux formes rituelles reconnues et existant depuis des siècles ne peut jamais être artificiellement limité par des décrets, car les rites ont leur vie propre et ils sont l’expression de la foi du peuple. Si un rite ne servait pas la foi, il disparaîtrait de lui-même ; si, au contraire, il préserve et promeut la foi, ne lui imposons surtout aucune borne, car ces limites compromettraient la préservation et la diffusion de la foi elle-même.
| En promulguant le motu proprio Summorum Pontificum, Benoît XVI était convaincu que la forme ancienne pourrait avoir une influence positive sur les célébrations selon la forme ordinaire qui manquaient de sacralité. D’après votre expérience, après avoir rencontré des milliers de prêtres à travers le monde, peut-on dire que cela s’est effectivement produit ?
Il est certain que la libéralisation de la forme extraordinaire de l’unique rite latin a eu deux effets considérables : la visibilité et donc l’opportunité offerte à tous de connaître cette forme rituelle importante, ainsi que l’influence positive – je dirais même la correction – des abus éventuels dans la célébration selon la forme ordinaire. Ces abus, je tiens à le souligner, qui sont totalement étrangers à la forme ordinaire, constituent des actes très graves, auxquels, en aucun cas, la forme ordinaire elle-même ne peut être associée.
De nombreux prêtres, jeunes ou plus âgés, témoignent que la découverte de la forme extraordinaire les a aidés à mieux célébrer, avec plus d’attention, de recueillement et de dévotion, la forme ordinaire elle-même, et les a donc aidés à « entrer dans le Mystère ».
La forme extraordinaire possède une objectivité et une stabilité (elle ignore les expressions : « soit… ou bien… ») qui empêchent les dérives subjectivistes de la « créativité » arbitraire ou de « l’improvisation » liturgique (des termes que nous devrions bannir de notre langage !), ce qui permet de manifester clairement, aussi bien auprès du prêtre que du peuple, ce que signifie « entrer dans la liturgie » et être « introduits dans le Mystère » qui se réalise, qui se renouvelle, à travers des gestes et des paroles déterminés, prescrits par le rite lui-même et non pas choisis arbitrairement.
Je pense que l’intention du pape Benoît XVI comportait également une attitude profondément humble et respectueuse : il voulait garantir la diffusion la plus large possible de la forme extraordinaire pour permettre aux membres du saint Peuple de Dieu, au long des décennies, de pouvoir choisir la forme qui correspond le mieux à l’expression et à l’exercice de leur foi.
Hélas, tout cela a été anéanti par Traditionis Custodes alors que le Souverain Pontife émérite était encore en vie. Il me semble que ce choix ne fut ni sage ni respectueux. Toutefois, le pape Benoît XVI, qui était un homme doux comme un agneau, a accepté cette humiliation et, ainsi, dans le silence et la prière, il a uni ses souffrances à la Passion douloureuse du Christ pour la purification de son Église.
| Éminence, que diriez-vous aux très nombreux fidèles – et aux très nombreuses jeunes familles – attirés par la liturgie traditionnelle qui, dans divers diocèses, ne sont pas autorisés à célébrer les sacrements sous cette forme ou qui doivent parfois parcourir des kilomètres pour assister à une messe ?
Je ne peux qu’admirer cette grande expression d’amour envers Dieu, la ténacité et la fidélité avec lesquelles de nombreux jeunes et de nombreuses jeunes familles cherchent à préserver et à approfondir leur piété et leur foi. Ce phénomène connaît un véritable essor, non seulement en France, où un tel constat est saisissant, mais dans toute l’Europe. Si la hiérarchie est vraiment capable de lire les signes des temps actuels – et non ceux de 1968, en réagissant une nouvelle fois trop tard –, alors des espaces de dialogue fraternel et serein pourront s’ouvrir.
Il ne fait aucun doute que même le thème très important et crucial des vocations sacerdotales est lié à la ferveur de nombreuses familles chrétiennes authentiques ; celles-ci doivent être encouragées et soutenues, quelle que soit leur affinité liturgique. Je suis convaincu que le Saint-Esprit guide l’Église et suscite en ce moment la vocation de nombreux ministres sacrés, bien au-delà des documents et des tensions qui peuvent exister, et, par conséquent, il est toujours profondément regrettable et douloureux de voir des « guerres liturgiques » éclater dans un domaine qui constitue, au contraire, la source de la paix et de l’unité.
Dans un contexte sécularisé, où beaucoup ne reconnaissent même pas l’existence de Dieu, nous ne pouvons pas, dans l’Église, déclarer la guerre et combattre ceux qui participent avec dévotion à la Sainte Messe, simplement parce qu’ils préfèrent une forme plutôt qu’une autre : une telle attitude, qui manque de clairvoyance, est purement idéologique, et elle n’est donc absolument pas pastorale, ni chrétienne. Elle est néfaste et destructrice pour l’Église.
Traduction de la rédaction
revue par l’abbé Thierry Blot
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