Dialogue entre catholiques et Juifs : avancées et limites

Publié le 09 Jan 2016
Dialogue entre catholiques et Juifs : avancées et limites L'Homme Nouveau

La Commission pontificale pour les relations religieuses avec le judaïsme a publié le 10 décembre dernier un document sur le dialogue interreligieux, présenté comme une réflexion théologique, mais qui évite toujours les sujets qui fâchent. L’analyse de notre collaboratrice venue elle-même du judaïsme.

À l’occasion du cinquantième anniversaire de Nostra Ætate, une Commission pontificale a fait état des rapports religieux actuels entre l’Église catholique et le judaïsme (1). Il ne s’agit pas d’un texte magistériel ni d’un enseignement doctrinal de l’Église, mais d’une réflexion sur l’évolution de ces relations. Il est vrai qu’avant Vatican II, certains considéraient que le catholicisme avait été discriminatoire à l’égard des Juifs pour deux raisons : d’abord, parce qu’en général, les Juifs se trouvaient minoritaires dans les pays chrétiens, et ensuite à cause de la Shoah. Autrement dit, l’apartheid social et une réaction émotionnelle en étaient le fonde­ment. Vatican II a amélioré ces rapports en établissant le dialogue : rencontrer son voisin est bien le premier pas vers l’entente, mais l’accueil fraternel ne suffit pas pour se rencontrer en frères. Une vraie réflexion théologique entre Juifs et chrétiens s’impose.

Des efforts à sens unique

Les efforts des catholiques ont été nombreux. La présence de textes de l’Ancien Testament dans la liturgie de la messe et les commentaires les reliant au Nouveau, ont contribué à mettre en évidence la « matrice juive », dont les Juifs font peu de cas. En dehors de la lecture de la Torah, peu de Juifs approfondissent le sens qui pourrait relier les textes anciens aux nouveaux. En souhaitant donc ce rapprochement, les chrétiens n’aboutissent le plus souvent qu’à « une action sociale commune ».

Si les chrétiens reconnaissent dans leur propre tradition des racines bibliques hébraïques, l’inverse n’est pas vrai. Pour les Juifs contemporains, l’État d’Israël suffit à constituer l’accomplissement de leur tradition, et la Shoah, l’obstacle historique aux relations avec les chrétiens, comme si les chrétiens avaient eu une responsabilité dans les actions des païens.

Mais l’essentiel reste bien sûr la Personne de Jésus. Pour les Juifs, Il représente une rupture avec Israël ; pour les chrétiens, la continuité. Le document se veut rassurant pour les Juifs : « Le message de Jésus sur le règne de Dieu est en accord avec le courant de pensée juive de son temps. » Les Juifs voient en Jésus un maître qui annonce le règne de Dieu, alors que la foi chrétienne admet qu’Il est Dieu. Ici l’Église ne met pas toutes ses cartes sur la table – l’accomplissement des prophéties, les miracles et la Résurrection – mais entre amis, on ne peut qu’espérer le bon moment pour le dire… C’est là que le bât blesse : pour éviter un facteur de discontinuité, le dialogue tourne en rond sur des faits passés et reste à l’extérieur du problème.

Pour mieux se comprendre, regardons avec du recul les grands personnages bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testaments : Abraham représente l’obéissance au Père céleste qui lui demande son consentement à sacrifier Isaac, son fils unique ; il sera récompensé par une terre et une descendance innombrable. Pour Moïse qui ramène son peuple à la Terre Promise, c’est la confiance. La Révélation à Abraham à la verticale et la loi de Moïse à l’horizontale, superposées forment une croix, celle qu’a vécue Jésus qui se sacrifie et en même temps montre le chemin de vie pour tous. Vue comme un tout, cette Histoire du salut ne peut pas avoir deux chemins. S’il y a un seul Dieu, il y a une vérité. Mais cette vérité n’est pas totalement accessible à l’homme. Comme le rapporte le prophète Isaïe, Dieu dit : « Mes pensées ne sont pas vos pensées. »

Une Église ouverte à tous

Le document fait état de la séparation entre Juifs et chrétiens aux premiers siècles. Dans les Actes des Apôtres, Paul ouvre l’Église aux païens car le Christ est mort pour tous les hommes. Ce message universaliste n’est pas compris par les Pharisiens qui encouragent à l’enfermement gnostique – se plonger dans l’étude des textes bibliques, voire des lettres hébraïques de la cabale.

Juifs et chrétiens, nés d’une même « matrice » vont chacun de leur côté. Si les Juifs étaient restés majoritaires dans l’Église, malgré l’arrivée des Grecs et des Romains qui les ont rendus minoritaires, la liturgie serait restée plus proche du judaïsme. Les Pères de l’Église des premiers siècles étaient tentés de penser que le judaïsme avait été remplacé par le christianisme, ce que l’Église catholique a rejeté. La foi des Juifs est pour les chrétiens « le fondement de leur propre foi » et « la figure de Jésus est la seule clé de lecture des Écritures de l’Ancien Testament ».

La Révélation de Dieu aux hommes occupe une place centrale au cœur de ce problème de séparation entre frères. La Torah et le Christ sont la parole de Dieu. Peut-on vraiment comparer la Torah avec ses prescriptions et ses narrations diverses au Sacrifice du Christ sur la Croix ? Peut-on désigner l’un comme « parole » et l’autre comme « évènement » ? En lisant le livre de l’Exode et le sacrifice de l’Agneau pascal dont le sang protégea les enfants d’Israël, comment ne pas trouver la continuité dans la crucifixion de Celui qui enlève les péchés du monde ?

Enfin, dans le problème des Alliances, « la Nouvelle Alliance ne révoque pas les alliances antérieures, mais les porte à leur accomplissement ». Le sens accru porté par la Nouvelle concerne la nature personnelle de Dieu dans sa Révélation. L’Église affirme ici une unité intrinsèque entre les deux Testaments. Mais la Commission biblique pontificale en 2001 prétend que la lecture des Juifs et des chrétiens s’est développée en parallèle et « ces deux lectures (…) sont, par conséquent, irréductibles l’une à l’autre ». Ce qui nie la continuité dans l’histoire du Dieu unique – son évolution, sa pédagogie, son Incarnation. Sur de telles choses, point de dialogue !

Quant au mandat d’évangéliser les Juifs, on peut considérer que ceci « touche à l’existence même du peuple juif ». Ce qui laisse à la religion juive un drapeau identitaire qui ne touche pas à son existence religieuse. En d’autres termes, on évite les sujets qui fâchent en créant un mélange de théologie, de sociologie et de politique. Pourtant, la parole de Dieu, la loi de la Torah et le Fils de Dieu fait homme resteront l’expression de l’amour de Dieu pour tous les temps.

1. Texte disponible sur le site du Vatican  sur la page du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

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