Ernest Hello, ce grand méconnu

Publié le 22 Août 2017
Ernest Hello, ce grand méconnu L'Homme Nouveau

Saint Jean-Marie Vianney disait d’Ernest Hello qu’il avait « reçu de Dieu le génie ». Né en 1828, mort en 1885, Ernest Hello, auteur notamment de L’Homme, son chef-d’œuvre, mérite bien d’être revisité.

Dans son Journal, Léon Bloy qualifie Ernest Hello de « grand méconnu » (Journal de Léon Bloy, tome 1, 1892-1907, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1999, 878 p). Que dirait-il aujourd’hui ? Dans la longue préface qu’il a donné à la réédition de L’Homme (Éditions de Paris, coll. «Classiques», 2003, 380 p), l’abbé Claude Barthe relève pourtant le livre que Patrick Kéchichian a consacré à Hello en 1993 sous le titre, Les usages de l’éternité (Le Seuil). Kéchichian après Michaux, après Stanislas Fumet, après Claudel, Bernanos ou Goyau, sans oublier l’abbé Cauwes (que Claude Barthe ne nomme pas bizarrement), c’est finalement peu de monde pour imposer un nom, afin qu’il soit sur les lèvres, même si l’on n’en connaît pas l’œuvre. Bloy, peut-être, a finalement pris dans notre inconscient littéraire la place qu’aurait pu occuper Ernest Hello. Il faut dire que l’œuvre de Léon Bloy comme sa postérité spirituelle (pensons à Jacques et Raïssa Maritain) semblent plus importantes. Pourtant, il suffit d’ouvrir les premières pages de L’Homme pour être saisi par la certitude que nous avons bien affaire à un véritable écrivain :

« La mer Rouge venait de s’ouvrir, et le Sinaï venait de fumer. Au milieu des races flétries, un peuple avait gardé l’Unité de Dieu ».

Un ton prophétique

Dans sa préface à ce recueil de textes qui forment L’Homme, Ernest Hello a prévenu son lecteur, sans détour, mais non sans philosophie et talent. L’unité est son grand sujet, comme le montre la première phrase de son premier texte. C’est pourquoi, expliquant la genèse de son livre, il distingue entre l’unité mécanique, qui résulte « de certaines règles factices », de l’unité organique, qui vivifie les parties d’un tout en les orientant à la vérité. Hello, si facilement imprécateur, non sans raison, ni talent (là encore) est bien de son temps. Il se méfie d’une raison trop asséchante et cherche à en libérer ses contemporains. C’est un mystique en littérature, comme Bloy après lui.

Un christianisme de croisé

Né à Lorient le 4 novembre 1828, Ernest Hello a grandi au contact d’un père, conseiller à la cour de cassation, peu porté sur les choses religieuses et d’une mère, au contraire très pieuse. Ses études s’effectuent à Sainte-Barbe et à Louis-le-Grand. À la même époque, il assiste aux conférences du sulpicien Charles Baudry, de l’oratorien Alphonse Gratry et du dominicain Henri-Dominique Lacordaire, qui renforcent son christianisme. Un christianisme de Croisé selon le titre qu’il donne à la publication qu’il fonde avec son ami Georges Seigneur. De 1859 à 1862, Hello combat donc par les lettres, avant de rompre avec Seigneur, accusé de dérives ésotériques. Hello fusionne alors son journal avec La Revue du Monde catholique et publie en 1872 L’Homme, ouvrage qui passe pour être son chef-d’œuvre. Si le style c’est l’homme, alors Ernest Hello a tout du prophète. Jugement absolu, images fortes et violentes, grandiloquence parfois. Et une capacité aussi à capter dès les premières lignes l’attention de son lecteur. Elles forment un condensé de sa pensée sur la question qu’il va traiter. « Mais ensuite, écrit l’abbé Barthe, la construction semble souvent un peu lâche et procéder par association d’idées. » Le jugement est sévère, mais néanmoins assez juste. C’est le propre du prophète de clamer dès le début l’essentiel de son message. Le développement importe peu (ou presque).

Hagiographie vivante

Avant L’Homme, Hello a déjà publié : M. Renan, l’Allemagne et l’athéisme au XIXe siècle (en 1858) ; Le style, théorie et histoire (en 1861) ; Le Père Lacordaire (1862); M. Renan et la vie de Jésus (en 1863) et Le Jour du Seigneur en 1870. La plupart de ces livres sont aujourd’hui aussi oubliés que leur auteur comme d’ailleurs ceux qui suivront la parution de L’Homme : Physionomie des Saints (1875, réédité par les éditions du Sandre)) ; Les Paroles de Dieu (1878) ; Contes extraordinaires (1879) et Les Plateaux de la balance (1880). Tout n’est pas à rejeter pourtant dans cet ensemble assez hétéroclite. Certes son premier ouvrage, fruit remanié de sa thèse de doctorat, le fit passer auprès du public catholique pour un illuminé. Il commençait sa carrière sur une incompréhension. Pourtant un livre comme Physionomie des saints ouvre les portes à une hagiographie vivante tout en étant respectueuse. Gonzague Truc écrira à leur endroit qu’elles

« sont peut-être aujourd’hui la meilleure façon de lire la vie des saints. Elles n’ont pas la crédulité candide et vite lassante de La Légende dorée mais elles en gardent le naturel ou la simplicité dans la narration, et y ajoutent l’expérience d’une âme capable de comprendre ces âmes exceptionnelles » (Histoire de la littérature catholique contemporaine, Casterman, 1961.).

Le désert pour écho

Évoquant Hello, comment taire la place si importante qu’occupa auprès de lui sa femme, Zoé ? Née Berthier, Zoé Hello écrit des contes pour enfants. Le terrible Bloy n’est pas tendre pour elle, accusée d’avoir « opprimé, rapetissé, ridiculisé» le «pauvre grand homme ». Dans son Journal, Bloy en donne une image étrange :

« celle-ci, un bas-bleu terrible, a publié autrefois, sous le pseudonyme de Jean Lander, beaucoup de contes, malheureusement édifiants, dont quelques-uns, – il y a quinze ans, – me parurent empreints d’une certaine beauté. Je dirai cette singulière transposition de la femme faisant passer sa niaiserie et son étroitesse bourgeoise à un mari dont elle soutirait la grandeur » Journal de Léon Bloy, ibid.).

Bloy voyait de la jalousie du côté de Zoé Hello. Il faut certainement faire la part du ressentiment dans ces portraits au vitriol. Mariée en 1857 à Ernest Hello, Zoé Berthier lui apporta toute sa vie l’amour et le réconfort dont avait besoin le grand homme. Elle fut certes plus qu’une épouse pour lui, une véritable mère. Mystère de ces écrivains dont la maturité brille dans les lettres et semble inexistante dans la réalité des jours. Ce rôle de mère, remarqué par tous ceux qui écrivent sur Hello, Zoé Berthier le joua d’autant plus facilement qu’elle était l’aînée de son mari de quatre ans (et non six comme l’écrit l’abbé Barthe dans sa préface). Journaliste mystique, prophète à la manière de Léon Bloy, moraliste comme Pascal (le jansénisme en moins), le grand souci d’Ernest Hello, fut selon R. Gazeau de « ramener l’art, au nom de l’unité, à l’expression de la beauté incréée » (Catholicisme, tome cinquième, Letouzey. 6.). Pourquoi alors l’oubli ? « À cet homme de génie, répond Jacques Vier (6), qui, plus connu et mieux compris, eût pu se déployer dans toutes les directions de l’art comme fit Hugo, Dieu ne permit pas d’être autre chose qu’une voix dans un désert de lecteurs. Car le public préfère les histrions aux prophètes » (Littérature à l’emportepièce, tome 4, DMM, 1966, 276 p.).

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