Et si la Russie avait raison ?

Publié le 16 Juin 2014
Et si la Russie avait raison ? L'Homme Nouveau

La question des événements d’Ukraine ainsi que le rôle et la position de la Russie continuent de diviser largement les analystes et l’ensemble des Français qui s’intéressent à la politique internationale. Un de nos collaborateurs occasionnels nous a proposés cette Tribune libre que nous mettons à la disposition de nos lecteurs. Rappelons que sur le sujet nous avons déjà publié les analyses contradictoires de Didier Rance (Ukraine, les enjeux), de l’ukrainien Myroslav Marynovych (Et maintenant, qu’est-ce que l’Ukraine peut attendre de l’Ouest ? Un appel), du géopoliticien Xavier Moreau (Le conflit en Ukraine : moralisme et réalité) ainsi que dans notre numéro 1563,  le dossier « L’Ukraine a-t-elle encore un avenir ? », avec les regards croisés de Didier Rance et de Patrice de Plunkett.

La plupart des responsables catholiques, comme la majorité des observateurs occidentaux, regardent avec sévérité ce qui se passe en Ukraine et en Russie et n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la politique de Vladimir Poutine. Le personnage ne recule, il est vrai, devant aucune méthode pour parvenir à ses fins : inflitration des manifestants ukrainiens, assassinats ciblés, arrestations et passages à tabac d’opposants, manipulations médiatiques, mise sous tutelle des autorités religieuses, la liste est longue. Face à une Union européenne inactive et qui ne parle plus que la « novlangue Â» de Droits de l’homme et de la démocratie, principes dont le respect en Europe laisse à désirer, la Russie, elle, parle le langage du monde réel et agit selon les règles de la Realpolitik. Face à un Occident éthéré prisonnier de principes vidés de leur sens, la Russie pratique efficacement le jeu d’échecs comme au XIXe siècle : un pion en Crimée, mon cavalier à Donetsk, mon fou à l’Onu. Échec et mat.

Un enjeu mémoriel 

Mais en se focalisant sur les méthodes de Poutine – peut-être déçus de ne pouvoir les utiliser –, les Occidentaux en oublient tout ce qui pourrait être légitime dans sa politique ukrainienne. Or l’Ukraine représente un enjeu mémoriel fondamental pour les Russes. De fait, la Russie orthodoxe et slave est née en Ukraine. Installés au IXe siècle dans le nord et l’ouest du pays, les Slaves se scindèrent sur place en trois groupes linguistiques dont les différences culturelles et politiques s’accentuèrent au Moyen Âge : les Grands-Russes (actuellement les Russes), les Ukrainiens et les Biélorusses. La cité de Kiev, fondée au IXe siècle, donna naissance à une dynamique fédération de cités marchandes sous le contrôle de princes convertis au christianisme et alliés de Byzance, l’Église latine n’étant pas parvenue à s’implanter. Kiev fut au Moyen Âge le siège du métropolite russe, le lieu de formation d’une brillante liturgie et le cÅ“ur de la culture russe, toujours menacée au sud et à l’est par les nomades turcophones qui voulaient assujettir le pays. Des querelles intestines et la pression mongole provoquèrent l’effondrement de la cité au XIIIe siècle et le transfert du centre de l’orthodoxie à Moscou au siècle suivant. La vitalité du monde russe orthodoxe quitta l’Ukraine pour la Moscovie qui devait devenir la Russie. Au même moment, l’ouest de l’Ukraine (les provinces de Volhynie et Galicie) bascula dans l’orbite lituano-polonaise et adopta le catholicisme. Au milieu du XIIIe siècle, la fondation de Lvov, qui éclipsa Kiev, fut un signe de cette attraction. En 1253, le prince Daniel de Volhynie accepta la couronne royale offerte par le pape et maria son fils à une princesse autrichienne. La chute de Constantinople en 1453 fit de Moscou l’unique capitale de l’orthodoxie. L’Ukraine kiévienne avait vécu…

Avec les conquêtes des Romanov au XVIIe siècle puis de l’impératice Catherine la Grande contre les Ottomans, la Russie prit possession de la Crimée et retourna victorieuse dans son berceau qu’était Kiev : les Lituaniens et Polonais furent vaincus et tous leurs domaines progressivement intégrés, en dehors de la Volhynie et de la Galicie devenues terres autrichiennes et donc restées catholiques. De 1795 à 1917, l’Ukraine resta entièrement et durablement sous contrôle de la Russie, dont elle fut le grenier à blé. Avec la Révolution bolchévique de 1917, Lénine autorisa la province à devenir indépendante mais il retira cette promesse dès 1920, et la Russie, sous les nouvelles couleurs de l’URSS, reprit possession par la force de l’Ukraine qu’elle dota de limites artificielles. Puisqu’il fallait fixer des bornes entre les Républiques soviétiques, le pouvoir communiste donna à cette province la Crimée (à 80 % peuplée de Russes), avec la base navale de Sébastopol, et l’ouest du Don. Mais cet élargissement territorial de l’Ukraine n’avait aucune valeur en soi, puisque le pays n’était de toute façon qu’un membre consubstantiel de l’URSS.

Lors de la chute du système totalitaire, en 1991, le président russe Boris Elstine, embourbé dans une crise politique et économique sans précédent, ne put réclamer les territoires russes qui avaient été artificiellement attribués durant l’ère communiste. Puis vint Vladimir Poutine…

Des problèmatiques historiques

Malgré l’éloignement chronologique, l’Ukraine contemporaine a hérité de problématiques apparues dans cette longue histoire. La langue slave, puis l’orthodoxie, ont été les seuls ferments d’union de ce territoire européen régulièrement bousculé par les populations asiatiques. Mais les variantes linguistiques ont éloigné les Ukrainiens des Russes. De même, la domination polonaise et lituanienne, notamment par le catholicisme, donna à l’ouest du pays un fort tropisme occidental. La cité de Kiev, première capitale russe et orthodoxe, concentre tous ces héritages mais aujourd’hui encore toutes les passions identitaires des populations russes. On comprend mieux pourquoi le patriarche de Moscou continue de soutenir Vladimir Poutine contre le patriarche de Kiev qu’il a ouvertement critiqué. L’Église catholique – par naïveté ? – s’est un peu rapidement ralliée à la révolte de la Place Maïdan et au concert de condamnations contre la Russie, adoptant un manichéisme dont elle est pourtant régulièrement la victime.

La politique ukrainienne de Vladimir Poutine ranime les profonds sentiments historiques russes et leur conscience mémorielle : agir en Ukraine c’est retrouver l’ancienne unité de l’orthodoxie et de la culture slave-russe, c’est communier à la période brillante qui vit la naissance du monde russe, c’est enfin venger en Ukraine l’affront de l’influence lituano-polonaise catholique perçue comme une invasion. Il n’est donc pas sûr que l’intrusion russe en Ukraine soit vue comme agressive mais plutôt réparatrice.

À ces vues historiques, il faut bien sûr ajouter les enjeux stratégiques et le problème du transfert du gaz russe en Europe occidentale : 25% du gaz de l’UE est russe, ce qui donne à réfléchir… Enfin, la Russie assume avec un certain panache ses choix de politique intérieure : refus de la Gaypride, arrestation des Femen, soutien officiel à l’orthodoxie. Malgré les condamnations occidentales, il n’est pas sûr que l’élection de Poutine, en mars 2012 avec 63,6% des voix, ait été truquée, ni même le référendum de rattachement de la Crimée en mars dernier. Cette force de décision et d’action politique de la Russie a toutes les couleurs d’une vertu cardinale. Le seul problème réside dans les méthodes employées, car peut-on cultiver une vertu avec des méthodes immorales ?

À lire : Ukraine : regards sur la crise, sous la direction de Thomas Flichy de la Neuville, Éd. L’Âge d’Homme, 150 p. 15 €

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