Foi et raison : les discours fondateurs

Publié le 05 Jan 2023

(© Abbaye Sainte-Madeleine du Barroux)

La conviction que la raison doit appuyer la foi exprimée dans le discours de Ratisbonne en 2006 allait de pair pour Benoît XVI avec le constat que la foi éclaire la raison. Cette double certitude rappelée devant des auditoires différents pointe avec évidence la dichotomie entre foi et raison dont souffre la société postmoderne.

Le discours qui aura le plus marqué le pontificat publiquement est celui donné lors de la rencontre avec les représentants du monde des sciences à l’Université de Ratisbonne en Allemagne. Il date du 12 septembre 2006. À l’origine d’un « scandale » médiatique et d’une réaction musulmane parfois violente, ce texte essentiel ne traite pourtant pas de l’islam mais de l’harmonie entre la raison hellénique et la Révélation chrétienne ainsi que de la conception moderne de la raison mettant en péril la raison elle-même. Ladite controverse de Ratisbonne n’a surgi que par la réduction opérée par les journalistes et par certains auditeurs peu attentifs ou éclairés. Développant sa pensée à partir d’une citation tirée des Entretiens avec un musulman de l’empereur Manuel II Paléologue vers 1391, Benoît XVI aborde le thème de la foi et de la raison en expliquant pourquoi la diffusion de la foi par la violence est opposée à la raison (1), cela en prenant l’exemple du djihad dans le Coran. La conclusion de l’empereur est de souligner que « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu ». (2) Pour l’islam, Dieu étant totalement transcendant, sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, fût-ce la raison. (3) Ibn Hazm de Cordoue n’hésitera pas à affirmer que Dieu n’est pas tenu par sa propre parole et que rien ne l’oblige à nous faire connaître la vérité. (4) La position chrétienne, pétrie de philosophie grecque, est évidemment l’inverse. Dieu agit avec raison puisqu’il est Parole, Logos désignant ces deux réalités. Lors de la révélation « ontologique » de Dieu à Moïse : « Je suis Celui qui suis », se construit une métaphysique qui établit le contact entre la raison et la foi. L’intellectualisme de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin est le résultat de cette harmonie, alors qu’une tendance inverse va se dessiner à partir de Duns Scot reléguant Dieu dans des contrées inaccessibles, comme si Dieu devenait plus divin en le repoussant loin de soi. La Réforme protestante, la théologie libérale du XIXe siècle et la tendance à l’inculturation du XXe siècle ont fait éclater la raison en ne reconnaissant que l’empirisme et le progrès technique, en relativisant la vérité et en renvoyant la religion et la morale dans le domaine de la subjectivité. Benoît XVI constate que l’Occident contemporain a hérité d’une aversion pour les interrogations rationnelles et qu’il court un grave danger pour lui-même, tout en se séparant des cultures où le religieux n’est pas encore réduit à une sous-culture. La portée d’un tel rappel est cruciale car elle trace la voie à suivre pour les générations qui doivent reconstruire le lien entre foi et raison.

Aux Nations unies

Dans son discours à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies à New York le 18 avril 2008, Benoît XVI reprendra ce thème de la raison en rappelant que le respect des droits de l’Homme, de chaque homme, s’enracine sur une justice immuable échappant à une perspective utilitariste étroite (5). D’où la nécessité du discernement, c’est-à-dire la capacité de distinguer le bien du mal, thème repris le 22 septembre 2011 dans le discours devant le Bundestag à Berlin. Benoît XVI illustre son propos par la requête présentée à Dieu par le jeune Salomon dans le Premier Livre des Rois (6). Comment reconnaître ce qui est juste ? Le christianisme a tracé la voie en renvoyant à la nature et à la raison comme sources du droit, « à l’harmonie entre raison objective et subjective, une harmonie qui toutefois suppose le fait d’être toutes deux les sphères fondées dans la Raison créatrice de Dieu ». (7) Benoît XVI tire le signal d’alarme, de nouveau, et de façon pressante, en constatant que le religieux et le moral cantonnés de force dans la sphère subjective ne peuvent plus protéger le droit des personnes. Il exprime cela de façon très vive : « Là où la domination exclusive de la raison positiviste est en vigueur – et cela est en grande partie le cas dans notre conscience publique – les sources classiques de connaissance de l’ethos et du droit sont mises hors jeu. C’est une situation dramatique qui nous intéresse tous et sur laquelle une discussion publique est nécessaire ; une intention essentielle de ce discours est d’y inviter d’urgence. » (8) L’enjeu est de taille car cette dérive de la raison en Occident conduit celui-ci à se placer face aux autres pays (essentiellement africains et asiatiques) dans une situation de manque de culture en laissant de côté un aspect essentiel de ses préoccupations. Les courants extrémistes et radicaux émergent à cause de cette raison positiviste méprisante vis-à-vis de tout ce qui n’est pas strictement empirique. Benoît XVI lance un appel pour que la raison puisse recouvrer sa grandeur sans s’écraser dans l’irrationnel : « Est-ce vraiment privé de sens de réfléchir pour savoir si la raison objective qui se manifeste dans la nature ne suppose pas une Raison créatrice, un Creator Spiritus ? ». (9)

Au monde de la culture

Trois ans auparavant, Benoît XVI avait prononcé, au Collège des Bernardins à Paris, le 12 septembre 2008, une conférence « au monde de la culture », montrant quelles étaient les origines de la théologie en Occident et les racines de la culture européenne. Il s’appliqua, en définissant l’ora et labora bénédictin, à mettre en valeur la formation de la raison et le dialogue avec Dieu institué par la Parole. Se mettre à la recherche de Dieu, quaerere Deum, est, selon lui, « l’attitude vraiment philosophique : regarder au-delà des réalités pénultièmes et se mettre à la recherche des réalités ultimes qui sont vraies » (10). Mais pour accueillir ce Logos, il est nécessaire de cultiver l’humilité de la raison, cela afin de faire écho à l’humilité de Dieu. Le pape termine sur cette chevauchée : « Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à l’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable. » (11)

Changeant d’auditoire et passant de la culture à la vie politique, Benoît XVI, à Londres le 17 septembre 2010, dans son allocution à Westminster, devant le Parlement et la British Society, assène de nouveau une vérité identique : « (…) je voudrais suggérer que le monde de la raison et de la foi, le monde de la rationalité séculière et le monde de la croyance religieuse reconnaissent qu’ils ont besoin l’un de l’autre, qu’ils ne doivent pas craindre d’entrer dans un profond dialogue permanent, et cela pour le bien de la civilisation. » (12) L’enjeu est de taille car il s’agit de protéger les personnes contre les dérives immorales de la sphère politique déconnectée de la morale. La religion possède un rôle « correctif » à l’égard de la raison et cette dernière protège la religion contre toutes les déformations comme le sectarisme et le subjectivisme.

Une telle insistance, tout au long du pontificat, n’est pas le fruit du hasard ou de la facilité. L’impact de tels rappels à notre société occidentale ne sera vraiment efficace que si tous les chrétiens prennent au sérieux les conséquences possibles de la dichotomie moderne entre foi et raison. Benoît XVI n’édicte pas d’anathème mais il montre paisiblement et de façon insistante la catastrophe qui est en train de se préparer devant nous si nous poursuivons dans notre orgueil un chemin solitaire.

 

  1. Discours à Ratisbonne, p. 1.
  2. Controverse VII, 2c.
  3. Cf. Théodore Khoury, Discours à Ratisbonne, p. 2.
  4. Cité par Roger Arnaldez, Discours à Ratisbonne, p. 2.
  5. Discours à l’Onu, p. 3.
  6. Discours au Bundestag, p. 1.
  7. Idem, p. 2.
  8. Idem, p. 3.
  9. Idem, p. 4.
  10. Discours des Bernardins, p. 5.
  11. Idem, p. 6.
  12. Discours à Westminster, p. 2.

Cet article est extrait du hors-série Habemus papam, disponible ici (ou en version numérique).

Ignace Arouet

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