Jean Madiran, le courage et la mesure

Publié le 22 Déc 2023
jean madiran
Fondateur de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier, le père Louis-Marie de Blignières revient sur l’itinéraire d’un intellectuel catholique qui a façonné son propre parcours de manière décisive, soulignant ses qualités et l’influence majeure qu’il exerça à une époque de déroute générale de la pensée. Un beau témoignage sur Jean Madiran (1920-2013).

 

À l’occasion de la parution de sa biographie par Yves Chiron (1), je voudrais, en étoffant ce que j’ai écrit à l’annonce de son décès, rendre à celui qui fut un maître pour ma génération – celle des catholiques d’esprit traditionnel qui ont eu 20 ans en 1968 – un nouvel hommage en forme de témoignage personnel.

Madiran et sa revue Itinéraires ont joué pour moi un rôle décisif dans les grandes orientations de la vie. Son amour de la langue et de la culture françaises, son exigence de perfection dans la pensée vraie et le bien-dire, son intelligence profonde de la piété filiale à l’égard de notre patrie, m’ont impressionné dès que j’ai ouvert la revue. J’ai très vite apprécié la façon courageuse dont il a prêché et vécu les exigences concrètes de cette piété.

Dans un contexte – celui de la décolonisation, de la révolution culturelle, et bientôt du nihilisme – où nos « élites » doutaient, démissionnaient et ouvraient l’ère des repentances sans honneur, Madiran était à contre-courant. Et cela fascinait l’étudiant agnostique et révolté que j’étais. Madiran m’a aidé à retrouver – je sais que je ne suis pas le seul – le chemin de l’Église, en me montrant qu’il y avait des chrétiens qui ne crachaient pas sur les sources historiques de leur être… et en me faisant sentir que le mystère de l’Église était au-delà des reniements de son personnel.

Ensuite, c’est Madiran qui m’a fait comprendre l’importance de la question liturgique dans la crise de l’Église. Mon frère Hugues, qui collaborait avec lui à l’époque où fut promulgué par Paul VI le nouveau rite de la messe, a attiré mon attention sur ce point. Il m’a mis entre les mains les textes fondateurs, soulignant les carences de la réforme liturgique, qui paraissaient alors dans Itinéraires. Ces textes, notamment le Bref Examen critique et les Déclarations de quatre prêtres (Calmel, Dulac, des Graviers, Guérard des Lauriers), ainsi que les études qui ont suivi, comme celle sur le processus de la communion dans la main, m’ont éclairé de façon décisive.

Ils m’ont donné le goût d’approfondir ces questions. Je vois encore Madiran m’invitant (avant de me lancer dans des controverses !) à lire et recenser le livre classique du père Le Brun sur les cérémonies de la messe (2)…  Itinéraires m’a aidé à voir l’aspect liturgique de la crise dans l’Église comme profondément lié aux questions de doctrine, de catéchèse, d’apostolat. C’est Madiran qui m’a convaincu que « les pédagogies traditionnelles de la foi » forment un ensemble cohérent, parfaitement valable pour notre époque, si elles s’accompagnent d’une saine prudence pour intégrer les données propres au contexte moderne. Ceci jouera un grand rôle dans les intuitions fondatrices de notre Fraternité.

Jean Madiran fut aussi pour moi un bel exemple de magnanimité. Il fut personnellement mon bienfaiteur : d’une part en me mettant en relation avec dom Gérard qui me conduisit au sacerdoce ; d’autre part en soutenant la campagne de financement pour l’achat du couvent de Chémeré-le-Roi. Sans Madiran, il est bien possible que notre Fraternité Saint-Vincent-Ferrier n’eût point été fondée.

Ensuite, des différends – où la part de mes torts n’était pas mince – l’amenèrent à exercer ses talents de polémistes contre l’abbé O, c’est-à-dire l’abbé Olivier [nom de baptême du RP de Blignières, NDLR] – en fait les lecteurs ont bien compris : l’abbé « Zéro ». Quelques années plus tard, nous déjeunions de nouveau ensemble, comme si rien ne s’était passé ! Et les dernières années de sa vie, il nourrissait une véritable affection pour notre Fraternité. Je ne suis certes pas le seul exemple qui illustre cette capacité de réconciliation, qui faisait chez Madiran l’heureux pendant à un caractère plus que difficile, et à un vif amour de la controverse.

Vers la fin de sa vie, sa bonté profonde transparaissait d’ailleurs de plus en plus, même dans les textes où la vérité l’obligeait à souligner de graves erreurs. Madiran ne fut jamais un iréniste – et cela me réconfortait dans l’avachissement général des caractères –, mais il fut toujours un homme de cœur et d’honneur. N’est-ce pas lui qui a dit : « Une nouvelle chevalerie naîtra » ?

En lisant la biographie si bien documentée de Chiron, une autre qualité m’a frappé chez Madiran. Je l’appellerai le courage de la mesure. Madiran a parfois excédé dans le mode de ses controverses, jusqu’à manier la dérision. Mais en relisant ses analyses, on est impressionné par deux choses : leur justesse, et la conscience aiguë que Madiran avait de leur type de certitude. Sur la modernité comme sur la crise dans l’Église, il affirmait ce que le laïc philosophe et théologien de grande culture qu’il était pouvait affirmer en sécurité intellectuelle : cela et rien de plus.

Dans l’esprit de l’Antiquité grecque qu’il affectionnait, il fuyait cette démesure dont il est si difficile de se garder en période de crise. Il a soutenu toutes les actions en faveur des pédagogies traditionnelles de la foi, du catéchisme à la liturgie. Il n’a pas hésité à se trouver sur ces points en opposition avec la hiérarchie. Mais Madiran a pris un soin scrupuleux pour rester au plus près de ce qu’il pouvait avancer.

Par exemple, il a manifesté clairement les déficiences de la nouvelle messe, mais il ne l’a jamais qualifiée de « messe de Luther ». Il n’a jamais pris occasion de ses positions pour rompre sa communion avec les autres catholiques. Il en a au contraire toujours appelé au jugement du magistère, et il a recherché un franc dialogue avec les catholiques, journalistes ou théologiens du bord opposé. Je pense notamment à ses échanges avec le père Congar.

Que l’on relise, pour se convaincre de son souci des nuances pour coller au réel, la formulation équilibrée (que l’on retrouvait chez l’abbé Berto et chez Louis Salleron) de ce qu’il affirmait sur le Concile, sur la réforme liturgique ou sur la responsabilité personnelle du souverain pontife. C’est ainsi que Madiran n’a pas pu approuver, en juin 1988, les sacres contre la volonté du Pontife romain faits par Mgr Lefebvre. Cela, selon son propre jugement, lui a coûté l’existence de sa revue, l’œuvre principale de sa vie. Son courage de la mesure était en l’occurrence ici le vrai sens de l’Église. 

Cet homme, qui a tant souffert d’injustices et de relégation de la part de pasteurs « ouverts au monde », et qui a toujours bataillé pour la « piété vis-à-vis de l’être historique » de l’Église, a heureusement vécu assez longtemps pour voir la parution du motu proprio Summorum Pontificum de 2007, affirmant en son premier article que le rit traditionnel de la messe « doit jouir de l’honneur qui lui est dû […] et n’a jamais été abrogé ». La photo où Jean Madiran serre les mains de Benoît XVI nous restera comme un réconfort, et un encouragement à ne jamais désespérer de l’Église… ni même de ses Pasteurs. 

 


  1. Jean Madiran, 1920-2013, DMM, 572 p., 29 €.
  2. Pierre Le Brun, prêtre de l’Oratoire, Explication littérale, historique et dogmatique des prières et des cérémonies de la messe suivant les anciens auteurs et les monuments de la plupart des Églises, à Paris, chez Florentin Delaulne, 1716.

Voir aussi Du bien commun, Jean Madiran, Éditions de l’Homme Nouveau, Juin 2023. 164 p., 20€.

 

>> à lire également : Réunion de la commission mixte franco-algérienne : un espoir de faire la lumière sur notre histoire commune ?

Fr. Louis-Marie de Blignières

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