La mondialisation comme négation du politique

La mondialisation comme négation du politique L'Homme Nouveau

Philosophe, collaborateur de L’Homme Nouveau, Guilhem Golfin publie Babylone et l’effacement de César, un essai roboratif, qui, hors des sentiers de la pensée de consommation, passe la question de la mondialisation au prisme de la politique. 

Analysez-vous la mondialisation comme un phénomène inéluctable ou bien comme quelque chose que nous pouvons encore choisir d’accepter ou de refuser ?

La mondialisation est présentée le plus souvent comme un voyage sans retour, un aller simple. De nombreux arguments vont dans ce sens. Le plus fréquent est le développement des moyens de transport et de communication qui ont considérablement rapproché les hommes, au moins physiquement, et auxquels, sauf effondrement de la civilisation technique, on voit mal les hommes renoncer. En soi, ce rapprochement n’est pas une mauvaise chose : l’homme est fait pour connaître, et se connaître, et les rencontres entre cultures diverses ne peuvent que contribuer à cette connaissance.

Maintenant, il y a quelque sophisme dans la présentation commune des choses. La mondialisation, ce n’est pas seulement, ce n’est même sans doute pas d’abord, le rapprochement entre les hommes. C’est une organisation des rapports internationaux qui entend soumettre les peuples au diktat de l’économie libérale et capitaliste, et par ce moyen à la domination d’une ploutocratie. Loin de contribuer à enrichir les hommes de leurs différences, elle vise à uniformiser les conditions en généralisant la société de consommation et à faire fi de ces différences, selon le postulat d’un caractère interchangeable d’hommes réduits à leur utilité économique. Cette tyrannie profondément contre nature sera renversée, comme toute tyrannie, car le choix appartient aux peuples. Le problème n’est pas tant là que dans la conception de ce qui doit s’y substituer.

N’est-il pas dans la nature même de l’homme de vouloir voir plus loin et plus grand ? 

Assurément ! Il s’agit même d’un trait anthropologique fondamental, que seule la théologie chrétienne nous permet d’appréhender de manière adéquate. C’est parce que nous sommes appelés à voir Dieu « face à face » (1 Co 13, 12), « tel qu’il est » (1 Jn 3, 2), et que Dieu est l’être infini lui-même, que notre désir est désir sans limite, et que par suite nous sommes de perpétuels insatisfaits en cette existence, dans la mesure où notre connaissance de Dieu reste très imparfaite.

Le problème, c’est l’hybris, liée à cette donnée anthropologique, mais qui joue sur un plan différent. Ce que les Grecs ont nommé ainsi, c’est la démesure qui, telle une ivresse, fait perdre le sens des choses et de l’homme. C’est la projection de ce désir d’infini sur une réalité qui n’y correspond pas et est incapable de le satisfaire, de sorte que cette insatisfaction même produit l’aveuglement de la raison. La démesure penche vers la folie, ce qu’illustre par exemple, Ajax de Sophocle. La seule réalité qui permet la démesure, c’est Dieu, car il est précisément au-delà de toute mesure. L’excentricité de certains saints, leur « folie » n’est précisément pas de la folie au sens propre et n’a jamais conduit à une irrationalité mortifère.

La mondialisation est une hybris collective, savamment entretenue par une minorité sans doute, mais qui, nolens volens, est partagée par la plupart en Occident. Elle est de l’ordre de mœurs établies, qui cherchent à assouvir dans la matière le désir d’absolu, confortées par les illusions d’une technique toute puissante. La faute serait d’en tirer prétexte pour extirper de l’homme le désir d’infini. Ce qu’il faut parvenir à faire, c’est revivifier au contraire ce désir en l’orientant sur son véritable objet, et ordonner le reste à ce principe. Qu’on le veuille ou non, à tout point de vue, y compris temporel, le salut passe par la prière et la vie de foi.

Alors que les informations et les marchandises s’échangent à toute vitesse et à l’échelle du monde, l’idée même de nation a-t-elle encore, sinon un sens, au moins une utilité ? 

Le sens courant de « nation » est un sens volontariste hérité de la Révolution, « le plébiscite de tous les jours » décrit par Renan. Il n’est pas certain que ce soit une appréhension adéquate de ce qui fait un peuple. Or, l’essentiel est de comprendre que les peuples existent et continueront à exister. La question n’est pas de savoir s’ils ont une utilité ou non : ils sont la réalité humaine, les hommes vivant par nature en société, et les sociétés humaines étant nécessairement diverses. La mondialisation ne change rien à cette donnée, qui est de principe. Ce qu’elle change, ce sont les relations entre les peuples, qu’elle vient désorganiser. C’est là que doit intervenir le politique, pour remettre de l’ordre. Et même si l’on imaginait une société mondiale – hypothèse vaine – la mondialisation échouerait parce qu’elle est antipolitique. Mais de toute façon les peuples continueront à exister et ils ne se réduiront pas à n’être qu’un nexus au sein d’une organisation commerciale.

Les décisions prises par les instances internationales semblent échapper intégralement aux peuples des pays qui composent cet empire d’un genre nouveau. La mondialisation signe-t-elle la fin de la démocratie ?

La « démocratie » est une grande imposture moderne. Tout peuple, en tout temps et sous toute latitude, a été gouverné par une minorité, la seule question étant qu’il le soit bien. Tel n’a pas été le cas, d’une manière générale, à l’époque moderne. La minorité au pouvoir s’est toujours comportée comme une oligarchie ploutocratique, pour laquelle le peuple n’a jamais été qu’une variable d’ajustement. De ce point de vue, la mondialisation ne fait qu’exacerber ce qui est une constante de la modernité politique : la minorité au pouvoir agit en fonction de ses intérêts, qui sont économiques, car l’argent est devenu le seul moyen du pouvoir à partir du moment où l’on a supprimé l’aristocratie, et avec elle le principe de l’honneur. Mais il y a plus grave encore : cette minorité, depuis la Révolution, s’est donné pour mission de réformer le peuple, comme si celui-ci était en soi une masse informe. C’est le rôle que jouent aujourd’hui les instances internationales.

La différence, et il est vrai qu’elle est de taille, c’est qu’en effet, dorénavant, cette minorité est internationale et mène une politique de l’extérieur, dont les États sont, pour une part au moins, les relais. Le cas de l’Union européenne est ici un cas d’école. Cela ne change pas tout, mais cela radicalise le mépris envers les peuples, et donc le peuple au sens politique. Mais c’est en définitive plus le politique qui est attaqué, que la « démocratie », qui connaît plutôt une forme d’apothéose. Attention toutefois : arx tarpeia Capitoli proxima… (« La roche tarpéienne est proche du?Capitole »).

Puisque votre livre permet justement de sortir d’une compréhension uniquement économique de la mondialisation, comment la définir au plan politique et quel en est le principe ?

Le principe de la mondialisation, c’est la négation du politique (en pratique : sa relativisation et son instrumentalisation) au bénéfice de l’économique. Cette négation trouve son origine et sa justification officielle dans une organisation antérieure déficiente, qui a fait percevoir le politique comme le lieu du mal. La mondialisation se présente comme une réponse à ce problème, mais elle en précipite les conséquences car elle est la radicalisation de la ploutocratie libérale.

Babylone et l’effacement de César, Éd. de L’Homme Nouveau, 128 p., 12 e. 

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