La mort de La Rouërie : vue de l’autre côté du miroir

Publié le 30 Mai 2018
La mort de La Rouërie : vue de l’autre côté du miroir L'Homme Nouveau

Sous un titre énigmatique Le miroir sans retour, l’historien Reynald Secher, spécialiste du génocide franco-français, relate la vie et la fin du docteur Chévetel, confessant sur son lit de mort l’assassinat du marquis de la Rouërie. Cet épisode s’insère dans une reconstitution captivante, reposant sur des faits attestés, de la Révolution et de ses agents. L’histoire de la Vendée vue non du côté des victimes comme d’odinaire, mais de celui des bourreaux. 

Hiver 1834, le curé d’Orly est brusquement appelé au chevet de l’ancien maire de la commune, le docteur Valentin Chévetel, qui agonise.

S’engage alors entre les deux hommes un invraisemblable et rocambolesque échange durant lequel Chévetel s’accuse des plus sordides trahisons et des plus basses manipulations pour anéantir la Contre-Révolution en Bretagne, la chouannerie, et assassiner son chef, le marquis de La Rouërie, héros de la guerre d’Indépendance américaine et ami de Washington.

Historien de la macro-histoire, découvreur du génocide de la Vendée, inventeur du concept de mémoricide, on ne s’attendait pas à ce que Reynald Secher se lance dans un tel récit.

Le grand Lenotre, en son temps, avait raconté cette histoire incroyable à travers un ouvrage intitulé : Un agent des princes pendant la Révolution : le marquis de La Rouërie et la conjuration bretonne (1790-1793)1, qui fut plusieurs fois réédité. Avec le talent qu’on lui connaît, il avait retracé avec force détails le rôle-clé joué par le marquis de La Rouërie dans le lancement de la chouannerie en Bretagne et, se plongeant dans les textes de l’époque, Lenotre avait mis au jour le rôle déterminant joué par un de ses proches, le docteur Chévetel, pour la tuer dans l’œuf.

Reynald Secher revisite cette histoire tragique en se plaçant uniquement du point de vue du médecin – ce qui permet de mieux appréhender la situation, le contexte, et surtout l’énormité du crime prémédité et commis avec méthode.

L’essentiel du récit s’appuie sur des faits attestés que conservent les archives. L’auteur les relie les uns aux autres avec dextérité, travail considérable qui s’appuie sur les recherches des historiens, notamment locaux, et la vraisemblance. On découvre des faits incroyables, inimaginables comme la réalité de la bataille de Valmy, les négociations secrètes entre Danton et le comte d’Artois pour faire gracier le Roi lors du vote de l’Assemblée nationale… La corruption généralisée apparaît plus sordide et insolite encore lorsqu’il s’agit des condamnations à mort. N’a-t-on pas créé à cet effet des pensions qui permettent aux condamnés riches d’échapper à la mort sous le prétexte d’aliénation mentale – la plus célèbre étant la fameuse pension Belhomme – contre monnaie sonnante et trébuchante ?

Au-delà des faits, Reynald Secher essaie surtout de comprendre et d’expliquer les motivations profondes qui animent Chévetel et ses amis, notamment Danton, Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville – jalousie, haine, cupidité, autant de sentiments vils. Il essaie d’expliquer comment ces hommes issus de milieux policés deviennent des monstres, prêts à tout pour le pouvoir, l’argent, les honneurs. Danton, pris dans ses retranchements, ne le nie même pas : « Qu’est la richesse sans le pouvoir ? Le pouvoir ! J’ai tout fait et je ferai tout pour l’avoir, tout pour le conserver, tout pour en jouir encore et longtemps. J’ai besoin de sa griserie, de la sensation de puissance qu’il procure. Je ne peux plus m’en passer. »

En pratique, le monde de l’Ancien Régime ne pouvait pas survivre face à de tels hommes sans foi ni loi sinon celle qui leur donne le pouvoir absolu sur les hommes, le droit de vie et de mort non en considération de ce qu’ils ont fait, mais uniquement de ce qu’ils sont. La Rouërie, tout comme Louis XVI ou Edmond Burke, a compris que la déclaration de guerre à l’Europe scellait la fin d’un monde et il s’en lamente : « Quel gâchis ! Tout ce sang versé et perdu. J’avais tant espéré. Pourtant les principes étaient bons. Ils se sont pris pour des dieux capables de réinventer l’homme. » La messe est dite et on connaît la suite, tragique, mortifère : la folie du XXe siècle est née là, à cet instant précis. Plus rien ne sera plus comme avant. Dès lors, l’exécution du Roi et la disparition de la famille royale étaient automatiques.

Talât Pacha, Lénine, Staline, Hitler, Pol Pot, Mao, tant d’autres… boiront sauvagement, sans aucun état d’âme, à cette source. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les conséquences seront fondamentalement identiques : le reste n’est qu’une question d’échelle.

Comment survivre lorsqu’on a commis de tels crimes ? N’est pas Fouché ou Talleyrand qui veut. Ceux qui ont survécu se sont faits discrets, et c’est ce que fait Chévetel en se réfugiant dans un tout petit village, en l’occurrence Orly, dont il devient le maire, un maire certes détesté, mais riche et honoré, qui a ses entrées partout y compris au sein du palais impérial.

Alors même qu’il se croyait à l’abri de l’histoire, le hasard bouleverse tout : reconnu, identifié, il va devoir payer et au-delà de tout cela être dans sa chair marqué du sceau de l’infamie.

Ce livre d’une rare intensité soulève la question essentielle que tout bourreau devrait se poser. Et après ? Si Dieu existe ?

Reynald Secher, Le miroir sans retour, Éd. du Rocher, 328 p., 21,90 e.

1. G. Lenotre, Un agent des princes pendant la Révolution : le marquis de La Rouërie et la conjuration bretonne (1790-1793), Forgotten Books, 448 p., 28,90 e.

Ce contenu pourrait vous intéresser

CultureArt et Patrimoine

L’exposition : Le triptyque de Moulins, l’éclat retrouvé d’un chef-d’œuvre de la Renaissance

Entre une exposition au Louvre et une autre au musée départemental Anne-de-Beaujeu à Moulins, le triptyque de la Vierge en gloire, dit « Triptyque de Moulins », est actuellement exposé au monastère royal de Brou (Ain) jusqu’au 3 janvier 2027. Après plusieurs années de restaurations, ce chef-d’œuvre attribué à Jean Hey retournera en 2028 à la cathédrale de Moulins, dans la sacristie réaménagée.

+

triptyque de Moulins vierge à l’enfant
CultureLectures

Réédition de La Varende : Heureux les humbles

Recensions | Dans notre page culture, les livres choisis vous parlent de la carmélite Élisabeth de la Trinité, du voyage de trois amis à vélo jusqu’en Corée, des rééditions des nouvelles de La Varenne, des cathédrales gothiques françaises, de Georges de La Tour, etc. Paru dans le n° 1861. 

+

témoignage lecture livre école la varende humbles
CultureHistoire

Un anniversaire américain

Carte blanche de Judith Cabaud | Il y a 250 ans, le 4 juillet 1776, la déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique fut signée par les pères fondateurs de la nouvelle nation, en guerre avec la Grande-Bretagne. Pour comprendre cette naissance contradictoire, Alexis de Tocqueville fut un des premiers Européens à analyser le phénomène américain.

+

anniversaire américain Amérique démocratie