Les Gilets jaunes : quelles méthodes pour quelle finalité ?

Publié le 27 Nov 2018
Les Gilets jaunes : quelles méthodes pour quelle finalité ? L'Homme Nouveau

Le mouvement des Gilets jaunes pour novateur et spontané qu’il paraisse présente des méthodes d’action à la française mais dans la société d’information du XXIe siècle. On sait le rôle joué par les réseaux sociaux relayant le mécontentement grandissant et les actions ponctuelles des partisans de ce mouvement. Les Gilets jaunes se contenteront-ils d’une baisse des taxes notamment sur le carburant lors même que le mal est plus vaste ? Sinon leurs revendications dans ce qu’elles ont de légitime peuvent-elles faire l’économie d’un encadrement et d’un plan d’action alliant rigueur et fermeté ?

L’irruption soudaine du mouvement des Gilets jaunes est un puissant révélateur des fractures sociales de notre pays. Tandis que l’open society (1), fermée à la France périphérique, poursuit ses lubies idéologiques en faveur de la révolution anthropologique, du climat pour sauver la planète ou de l’accueil des migrants quoi qu’il arrive, le peuple de France, accablé d’impôts, surgit pour rappeler qu’il est, en toute justice, le vrai sujet du pouvoir politique français. Les leçons d’écologie de « la gauche kérosène » (2) mondialisée ne passent plus du tout auprès des modestes conducteurs de voiture diesel, vaches à lait du système, seuls accusés de polluer la planète. À l’heure où ses lignes sont écrites, on ne sait ce que donnera ce mouvement, mais la profondeur de la fracture est apparue au grand jour. 

Parmi les multiples sujets de réflexion que suscite cette réaction populaire que l’on peut qualifier de sociologiquement française, celui des méthodes d’action n’est pas d’un moindre intérêt. Il est aisé de constater que la plupart des mouvements de protestation s’appuient globalement sur le même modèle d’action. Au-delà de la diversité des revendications, il existe ainsi de profondes similitudes dans les formes du militantisme, qu’il s’agisse du champ lexical, de l’organisation ou de la communication. La reproduction d’un modèle de manière aussi poussée suppose soit que les Français, toutes tendances confondues, en ont pris l’habitude, soit que l’action est, quoi qu’on en dise, sujette à un minimum d’organisation souterraine, malgré l’affirmation du caractère profondément spontané de la protestation populaire. Ces deux hypothèses ne sont sans doute pas totalement inconciliables. 

Parmi les points communs, citons évidemment le caractère spontané et aussi l’horizontalité affichée. Cette dernière se matérialise par le refus de l’autorité de chefs visibles remplacés par plusieurs porte-parole, par l’absence apparente d’injonctions imposées d’en haut précisant dans le détail les modalités de l’action, enfin par un militantisme multiforme facilité par la création et l’usage de réseaux propres. Puis, en fonction du succès des premières étincelles, l’idée de convergence des luttes vient à l’ordre du jour pour accroître l’insurrection. Tout cela est quasi systématique. Du strict point de vue méthodologique, quoiqu’avec des nuances, les Gilets jaunes ont pris le relais de « Nuit debout » dans notre vie politique récente, tout en sachant que ces deux mouvements n’ont rien de commun quant à leurs aspirations et leur contenu sociologique. Toutes proportions gardées, la plupart des Gilets jaunes ressemblent davantage aux paysans vendéens rentrant chez eux après les combats en 1793. À travers les slogans des Gilets jaunes, on note l’absence d’exaltation de la transgression et dans les comportements une forme de sociabilité française faite de fermeté, de bon sens populaire et d’humour. La demande d’ordre et de justice suinte de partout. 

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre, ces modalités d’action ont été pensées, avant d’être reproduites à l’envi. Propres aux temps hypermodernes, elles ont été initialement développées dans les milieux anarchistes et libertaires. Pour s’en convaincre, on peut lire par exemple l’ouvrage Un nouvel art de militer de Sébastien Porte et Cyril Cavalié, dans lequel les auteurs affirment que « Le XXe siècle a connu le militantisme des sociétés industrielles ; celui du XXIe est un militantisme de la société d’information. Sous l’effet de la numérisation croissante des activités humaines, le passage de la société industrielle à la société de l’information a transformé radicalement les comportements et fait naître une civilisation horizontale, transversale, antijacobine, qui s’administre par le biais des réseaux jusque dans ses révoltes ». (3) 

Au fait que ce type de militantisme ait été conceptualisé, s’ajoute aussi l’impression que des leçons ont été tirées des manifestations précédentes, en particulier de celles des années 2012-2013. On en veut pour preuve le refus des manifestants parisiens du 24 novembre de se rendre au Champ de Mars, afin de ne pas se laisser enfermer, et cela pour des raisons multiples, sur lesquelles il sera peut-être utile de revenir prochainement. Débarrassée de ses oripeaux anarchistes, cette méthode peut parvenir à une certaine efficacité, dans la mesure où le pouvoir politique est désarçonné, ne sachant quel adversaire viser. On a entendu le ministère de l’Intérieur mettre en cause ouvertement Marine Le Pen de manière inconsidérée. Mais ce constat tient aussi à la composition sociologique bien particulière des manifestants, celle des classes moyennes françaises, à juste titre défiantes à l’égard des institutions classiques de représentation aujourd’hui hors jeu dans un conflit devenu justement institutionnel. 

Toutefois, et c’est là où le bât blesse, l’appréciation de l’efficacité d’un type d’action dépend de sa finalité. Dans la perspective anarchisante d’origine, la lutte est en elle-même un but, sans ordre de bataille ni objectif précis, en dehors de la subversion et de la déconstruction de l’idée même de pouvoir. Les militants d’extrême gauche agissent conformément à leur doctrine et poursuivent le combat quoi qu’il advienne. Or, dans le cas des Gilets jaunes, qu’adviendra-t-il si le gouvernement accorde de notables concessions aux manifestants ? Le mouvement pourrait, qui sait, perdre rapidement de sa vigueur, alors que les causes du mal sont plus profondes que le prix du carburant. Et dans le cas contraire, la perpétuation du combat reposant sur la dénonciation plus large d’une logique politique réellement injuste, voire même la remise en cause du pouvoir en place (Macron démission), sont-elles possibles sans un minimum d’organisation supposant une plus grande visibilité de ses « porte-parole » et l’existence d’un plan d’action ? 

Quoi qu’il arrive, les semaines à venir nous apprendront beaucoup.

1. Nous renvoyons aux analyses très fines du géographe Christophe Guilluy. 

2.  Expression pertinente de Jean-Claude Michéa qui parle aussi du PMA (Parti des Médias et de l’Argent). 

3. Éditions Alternatives, 144 p., 25 e. Dans le même esprit, voir aussi de Laurent Jeanneau et Sébastien Lernould, Les nouveaux militants, Les petits matins, 256 p., 17 e.

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