« L’hagiopic » est-il possible ?

Publié le 19 Fév 2019
« L'hagiopic » est-il possible ? L'Homme Nouveau

Le « biopic », abrégé de l’anglais « biographic picture », film biographique, est à la mode. Autant le dire tout de suite, dans la majorité des cas, la vérité en prend un sérieux coup, dans une volonté assumée de dramatisation ou d’embellissement des événements. Déjà agaçant s’agissant de personnages historiques ordinaires, ce parti pris devient insoutenable appliqué aux grandes figures de sainteté et c’est, par conséquent, avec une pointe de méfiance que l’on visionne ces hagiographies filmées, dans la crainte du résultat : pour se démarquer d’un certain cinéma « édifiant », lequel, à l’instar de la littérature du même genre, sombrait trop aisément dans la pieuse niaiserie, ne va-t-on pas scandaliser sous prétexte de dépoussiérer ?

Une fois encore, le distributeur SAJE est allé chercher un peu partout les meilleures productions récentes et, dans l’ensemble, le résultat est très bon.

L’arrivée, en principe interdite par les constitutions de la Compagnie de Jésus, de l’un de ses fils sur le trône pontifical, a remis en lumière la figure d’Ignace de Loyola. Il était assez naturel, dans ces conditions, d’en faire le héros d’un film ; c’est le choix de Paolo Dy qui signe Ignace de Loyola, soldat, pécheur, saint, coproduit par les jésuites.

Mieux vaut le dire d’emblée, afin d’éviter un mécompte au spectateur, il ne s’agit pas d’une vie de saint Ignace mais d’un récit de sa jeunesse, et le long métrage finit précisément à l’instant où, quittant Paris après avoir, avec quelques compagnons, prononcé à Montmartre, le vœu d’où naîtra l’Ordre, Inigo devient véritablement Ignace et entre dans l’histoire. Avouons qu’un tel choix est un peu frustrant. À cette réserve près, et malgré quelques minimes entorses à la réalité, l’ensemble, porté par Andreas Munoz, inspiré dans le rôle du jeune seigneur de Loyola, est de bonne tenue, avec une recherche esthétique assez rare et une attention à l’évolution psychologique qui transformera le jeune officier épris de gloire, silencieusement amoureux d’une inaccessible princesse, en pèlerin dépouillé de tout lancé sur les routes à la recherche de la rédemption. Le réalisateur a collé au Récit d’un pèlerin, la brève autobiographie d’Ignace, ce qui est une garantie de sérieux et donne au film sa densité spirituelle. Mais, plus de deux heures de pellicule pour raconter ce qui n’est, finalement, qu’un prologue, paraîtra long aux amateurs d’action …

De la Compagnie de Jésus lancée à l’assaut du monde, il ne sera rien dit. C’est pourtant vers elle et ses missions asiatiques, qu’envisage de se tourner un curieux personnage descendu vers Rome de sa Toscane natale en ce milieu du XVIe siècle. Hors norme, inclassable, impossible à faire entrer dans les catégories préétablies, cet ancien ermite se nomme Filippo Néri et son originalité en fera l’une des figures les plus attachantes de la Contre-Réforme. Moins connu en France qu’il le mériterait, le fondateur de l’Oratoire romain fut d’abord un saint de la joie évangélique, de la compassion et de la charité, en même temps qu’un thaumaturge dont les pouvoirs, qui l’embarrassaient, rendaient intouchable malgré ses fantaisies.

Cette dimension de saint Philippe Néri est celle que privilégie Gigi Proietti, touchant aux larmes dans le rôle titre qu’il interprète avec une naïveté et une tendresse qui conviennent au personnage. Faut-il réduire Néri à l’assistance à l’enfance en difficulté, activité qui, aujourd’hui, en ferait la cible idéale des calomnies ? Cela correspond aux façons actuelles de voir d’un public aux yeux duquel seul compte désormais l’engagement caritatif … Le réalisateur Giacomo Campiotti l’a parfaitement saisi.

Reste que la faculté de Filippo de toucher les âmes, aussi bien celles des gamins des rues que des membres de la Curie, ne saurait être imputée uniquement à ses dons de « communicant » et qu’il n’eût rien accompli sans une vie de foi et de prière intense.

Cela se devine malgré tout en filigrane dans ce très joli film, où l’intrigue est relancée par des seconds rôles plus ou moins inventés mais toujours interprétés avec talent par de jeunes acteurs italiens prometteurs. L’on en sort ému, et désireux de lire une bonne biographie du saint.

Autre apôtre de l’enfance en détresse, ce qui lui d’ailleurs valu voici quelques années les attaques sordides d’une certaine presse italienne prompte à voir en lui un pédophile hypocrite, saint Jean Bosco. Lodovico Gasparini colle à la vérité historique dans ce film qui devait marquer le bicentenaire de la naissance du saint. Interprété avec flamme par Flavio Insinna, Don Giovanni Bosco, porté par son amour des plus petits et son désir de les arracher à l’influence d’une société déchristianisée de plus en plus hostile aux valeurs évangéliques, soutenu par sa mère, Mama Margherita, joliment interprétée par Lina Sastri, affronte seul la malveillance des autorités piémontaises, infiltrées par une franc-maçonnerie puissante, et même celle de l’Église, à travers un archevêché de Turin peu désireux de s’attirer des ennuis avec le pouvoir.

Là encore, la dimension sociale, pour essentielle qu’elle soit, a tendance à l’emporter sur la vie mystique d’un saint qui, pourtant, se révéla plus d’une fois prophète.

1872 : prêtre de la Compagnie du Sacré Cœur de Picpus, le Père Damien de Meester, jeune religieux belge, accepte généreusement de prendre en charge la paroisse que son évêque veut fonder sur l’île de Molokai, au large d’Hawaï. Ce nouvel apostolat a pourtant une particularité : Molokai est le lieu maudit où les autorités britanniques regroupent les lépreux … Alors que l’on ne sait presque rien des facteurs de transmission de la lèpre et que l’on ne possède aucun traitement efficace pour la soigner, le seul remède opposé à ce fléau est l’isolement définitif des malades, condamnés à mourir loin des leurs, dans une misère spirituelle, morale et physique absolue. Très vite, le Père Damien, homme au caractère tranché qui dérange par sa dénonciation des conditions de vie de ses ouailles,  comprend qu’en dépit des engagements pris de le laisser libre d’aller et venir, il est, lui aussi, condamné à demeurer définitivement à Molokai au milieu de son peuple de réprouvés. 

Savoir qu’il ne regagnera jamais le monde des bien portants n’est cependant pas le pire pour le jeune prêtre. Parce qu’il a dérangé trop de gens et réussi à faire éclater l’indifférence universelle autour des lépreux, Damien fait l’objet de campagnes diffamatoires de plus en plus odieuses. Et, quand, à son tour, il contracte la lèpre, réputée se transmettre par voie sexuelle, l’on n’hésite pas à l’accuser d’avoir enfreint son vœu de chasteté …

L’on comprend mieux, à travers ce film, qui ne cache pas les côtés noirs de l’histoire, pourquoi, accusé d’être un prêtre violent, coléreux, débauché, libidineux et dilapidateur des fonds internationaux qu’il était parvenu à lever malgré tout, Damien de Meester a vu sa cause de béatification traîner terriblement en longueur.

David Wenham, que le public français découvrit autrefois dans le Seigneur des Anneaux, interprète ici, de l’enthousiasme de la jeunesse à la déchéance de la maladie, qui rend le comédien méconnaissable, un Père Damien poignant d’humanité et de justesse. Autre acteur célèbre, Sam Neill incarne un gouverneur anglais odieux à souhait.

L’on s’étonnera, cependant, de l’introduction d’un épisode vraisemblablement apocryphe : le mariage religieux d’un couple de lépreux déjà unis chacun de son côté. L’on est davantage ici dans l’esprit d’Amoris Laetitia que dans l’ecclésiologie de la fin du XIXe …

Sainte Joséphine Bakhita, canonisée en l’an 2000, est en train de gagner en popularité dans le monde catholique. Il est vrai que le parcours de cette petite Soudanaise, arrachée à sa famille par des marchands d’esclaves et finalement vendue à un commerçant italien qui la ramena chez lui en Vénétie parce qu’il avait besoin d’une domestique pour s’occuper de sa fille, est surprenant et révèle comment la Providence peut, en effet, faire tout tourner au bien des âmes. Bakhita, tombée dans une famille agnostique, va pourtant rencontrer le Christ et que Sa présence fera de sa captivité, son asservissement, son exil, autant de moyens de sainteté. Gagnée par la grâce, baptisée, la petite esclave ose revendiquer sa liberté d’enfant de Dieu, afin de pouvoir de son plein gré l’aliéner en entrant au couvent. Un choix jugé scandaleux par son maître, et une partie de la société des années 1900.

Fatou Kiné Boyé est une resplendissante Bakhita, tendre et lumineuse, face à Fabio Sartor, qui joue un maître impitoyable et pervers. Giacomo Campiotti n’a pas hésité à souligner la nature trouble et scandaleuse du lien unissant Federico Marin à son esclave. Trop peut-être, et quelques scènes de châtiments corporels sont un peu trop explicites pour le jeune public. Cela n’a pas empêché Benoît XVI d’évoquer « un très beau film ». Qui oserait le contredire ?

Ignace de Loyola (DVD), SAJE, 19,50€.

Saint Philippe Néri (DVD), SAJE, 19,50€.

Don Bosco (DVD), SAJE, 19,50€.

Damien de Molokai (DVD), SAJE, 19,50€.

Bakhita (DVD), SAJE, 19,50€.

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