Nietzsche : Le surhomme, du dépassement du nihilisme par l’exaltation de soi au désespoir solitaire

Publié le 28 Juin 2024
nietzsche
Comment parler sérieusement de la philosophie de Nietzsche à l’heure où elle opère un retour en force et séduit jusqu’à des jeunes catholiques sans interroger en profondeur sa théorie du surhomme ? Avec cet article, Jean-Marie Vernier achève la courte série* consacrée à une philosophie en vogue mais fausse.

 

Ayant dénoncé, d’une part, la morale naturelle et chrétienne – la volonté de puissance des faibles – en en faisant la généalogie (La généalogie de la morale, Avant-propos, § 6) et, d’autre part, la métaphysique en la réduisant au dualisme de l’intelligible et du sensible – dualisme procédant d’une fuite du monde réel (Par-delà bien et mal, § 2) –, Nietzsche aboutit au nihilisme. Or ce dernier, comme son nom l’indique, dévalorise toute chose. En vidant la vie humaine et le monde, la première de son sens, le second de sa relation à son principe transcendant, le nihilisme affaiblit définitivement l’homme en le condamnant à errer sans critère de choix ni d’action, tout en se butant à l’absurdité de son existence.

Pour surmonter cette déréliction, Nietzsche appelle le personnage de Zarathoustra qui, après s’être retiré à l’âge de 30 ans dans une caverne, va, après y avoir séjourné dix années, en sortir pour prêcher les hommes en leur annonçant le surhomme – Übermensch – : « Je vous enseigne le Surhomme. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ? » (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, § 3).

Répondant à la question : quel type d’homme doit-on vouloir ? (loc. cit.), le surhomme est celui qui, prenant sa vie en main, va dépasser l’homme. Surmontant la vacuité de la morale commune, le caractère imaginaire des arrière-mondes métaphysique et religieux et l’absurdité du cosmos, il incarne la volonté de puissance et agit de sorte à souhaiter l’éternel retour de ce qu’il vit et fait.

 

Le sens de la terre

Renonçant à toute espérance supraterrestre, il voit le sens de la terre – et, sans doute, son sel – dans sa propre venue : « Voici, je vous enseigne le Surhomme ! Le Surhomme est le sens de la terre : que votre volonté dise : puisse le Surhomme être le sens de la terre ! » (loc. cit.). Zarathoustra, qui en est à la fois l’incarnation et le prophète, appelle « ses frères » à s’élever au point où chacun, fixant par lui-même son but et ses valeurs, devient son unique référent. Imposant sa forme aux pulsions qui l’animent, le surhomme devient ainsi une individualité authentique et créatrice.

En effet, s’opposant au saint qui reçoit son modèle et sa force de la surnature, et au génie, guidé, lui, par les dons de la nature, le surhomme se sculpte lui-même.

Se glorifiant lui-même, il agresse, poussant la dureté jusqu’à l’impavidité devant la souffrance qu’il inflige : « (…) Ne pas périr de détresse et d’incertitude intérieures lorsque l’on inflige une grande souffrance et que l’on entend le cri de cette souffrance – voilà ce qui est grand, voilà ce qui appartient à la grandeur. » [1]

Solitaire, puisque à l’écart du troupeau humain, il rit, non seulement en se moquant des valeurs, des saints et des sauveurs, mais en exprimant ainsi l’exubérance de la vie : « Tant de choses sont encore possibles ! Apprenez donc à rire par-dessus vos têtes ! Haut les cœurs, bons danseurs, haut plus haut ! Et n’oubliez pas le bon rire ! » [2]

Que penser de ce surhomme parodiant et blasphémant le Christ ?

D’abord le surhomme est-il la seule échappatoire possible à la vacuité de la morale et au caractère imaginaire des réalités supraterrestres, caractère qui rend dépourvues de sens l’existence du cosmos et celle de l’homme ?

 

Des dangers imaginaires

Une échappatoire suppose des dangers réels auxquels l’on cherche à se soustraire, si lesdits dangers sont imaginaires la nécessité de l’échappatoire tombe. Or la morale commune, fondée sur l’évidence d’une nature de l’homme – principe premier et essentiel d’inclinations visant une fin – et sur la capacité de la raison à discerner les fins en question – se conserver, procréer et éduquer ses enfants, connaître la vérité au sujet de Dieu et vivre en société – n’est pas vide et les biens qu’elle vise ont une valeur objective et réelle.

Quant au caractère imaginaire de Dieu et des réalités supraterrestres – ce qui prive le Cosmos et l’existence humaine de leurs sens –, l’on opposera à ces affirmations, au demeurant arbitraires et dénuées de toute argumentation cosmologique et métaphysique, que Dieu et lesdites réalités ne sont nullement imaginaires.

En effet, si « imaginaire » s’attribue à une représentation fictive de l’imagination, ce qui est au-delà de la nature, ne présentant ni qualités sensibles ni extension, ne peut assurément pas être représenté ; et si « imaginaire » signifie irréel, la réalité du cosmos dans son ordre intelligible – dont témoigne l’existence de lois universelles – et dans son ordonnancement à un but – l’existence d’un Univers au sein duquel existent des hommes : nous renvoyons ici au principe anthropique dont l’ouvrage de Demaret et Lambert, Le Principe anthropique, l’homme est-il le centre de l’Univers ? [3], offre un examen détaillé et réfléchi – manifeste l’action d’une cause transcendante, intelligente et bonne.

Ensuite, la prétention à l’autoréférencement et à l’autopoïèse [4] de l’homme est-elle possible eu égard à ce qu’est précisément l’homme ?

L’homme ne se causant pas lui-même – pas plus, d’ailleurs, que n’importe quel être qui, à l’évidence, ne peut choisir ni son existence, ni ce qu’il est – ne peut, par son propre décret, créer ses valeurs en déterminant de rien ce qui est bon pour lui. De même, si l’homme possède, de fait, un certain pouvoir d’action sur son intériorité et ses actes, ce pouvoir trouve ses limites dans les capacités données à chacun : qui, par ses propres forces, peut changer purement et simplement ses capacités, son caractère et son tempérament ? La puissance de l’artiste et la plasticité du matériau sont ici mesurées par autre chose que soi et rendent illusoire la métaphore artisanale et artistique employée par Nietzsche.

 

Une réaction désabusée

Enfin, la dureté, l’agressivité, la cruauté, la solitude et le rire sardonique sont-ils des qualités permettant à chacun de bien agir et de réaliser ce qu’est l’homme : un animal rationnel, sociable ou social ?? et politique ? Ne sont-ils pas plutôt l’effet d’une réaction désabusée – et l’on sait ce que Nietzsche pense d’une conduite réactive – face aux difficultés de la condition humaine, rendues insurmontables par la condamnation nietzschéenne de la morale et le refus, nietzschéen également, de tout secours surnaturel. Le surhomme ne serait-il pas alors le phantasme d’un révolté impuissant à échapper par lui-même aux limites de son humanité ?

Concluons. À vouloir se dépasser et se surmonter soi-même par ses propres forces, le surhomme nietzschéen s’asservit à son propre orgueil. Rejetant toute aide surnaturelle, il s’enferme en lui-même et, à la vue de sa condition, bande sa volonté afin de sortir du désespoir qu’engendre immanquablement son altière solitude. Négateur du bien et du mal, apologiste de la dureté et de l’égoïsme, il sculpte son propre malheur : le surhumain s’abîme alors dans l’inhumain

Sauf à rire, dans un sarcasme diabolique, de cette condition humaine et de cette surhumanité maléfique ou à sombrer dans la folie, ce qui fut, on le sait, le cas de Nietzsche, la seule attitude rationnelle, libératrice et véritablement vivifiante est de se tourner vers le Très-Haut, Lui qui s’est penché vers celui qu’il fit à son image et qui, s’étant détourné de la ressemblance d’avec son Créateur, est devenu – précisément par sa prétention à créer ses valeurs – le très-bas.

 


[1] Le Gai Savoir, § 325, trad. P. Wotling, Paris, GF-Flammarion, 2007.

[2] Ainsi parlait Zarathoustra, IVe Partie, « De l’homme supérieur », § 20.

[3] Paris, A. Colin, 1994.

[4] L’autopoïèse (du grec auto soi-même, et poièsis production, création) est la propriété d’un système de se produire lui-même, en permanence et en interaction avec son environnement, et ainsi de maintenir son organisation (structure) malgré son changement de composants (matériaux) et d’informations (données).

 

* Retrouvez notre série sur Nietzsche : 

  1. Nietzsche : du biologisme par l’amoralisme à la subversion de la notion de vérité
  2. L’antichristianisme de Nietzsche : haine, mystifications et confusion (1)
  3. L’antichristianisme de Nietzsche : haine, mystifications et confusion (2)
  4. Nietzsche : Généalogie historique ou continuités illusoires ?
  5. Nietzsche : Le surhomme, du dépassement du nihilisme par l’exaltation de soi au désespoir solitaire

 

Jean-Marie Vernier

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