Notre quinzaine : Entre la tentation victimaire et la théorie du cliquet

Publié le 11 Juin 2016
Notre quinzaine : Entre la tentation  victimaire et la théorie du cliquet L'Homme Nouveau

Le grand éparpillement

En quelques semaines, nous sommes passés d’une France agitée par la peur du terrorisme à une France paralysée par les grèves. D’un pays s’unissant sous l’effet de la menace à un pays se dissolvant pris dans la nasse. D’une nation retrouvant (un peu…) l’attrait du bien commun à une nation retombant dans son égoïsme individualiste : chacun pour soi et l’État fera le reste.

Hier, le temps était à l’union nationale, à la Marseillaise et à la levée en masse contre le terrorisme. La France et plus encore la République étaient en danger. La police se découvrait acclamée, adulée et sortait de son statut de paria social, de cette image glauque qui lui collait à la peau depuis Mai 1968.

Quelques mois plus tard, les voitures de police brûlent, les forces de l’ordre sont constamment agressées et la CGT, premier syndicat minoritaire de France, bloque les raffineries d’essence, les centrales nucléaires, réduit la circulation ferroviaire et promet de continuer la lutte jusqu’au retrait de la loi Travail.

Tranquillement, comme s’il ne s’était rien passé ces derniers mois, les Français ont repris leurs habits de victimes. C’est à vrai dire le seul qui leur convienne. Victimes des attentats ; victimes de l’État. Victimes des mauvaises lois et du temps qui passe. Responsables de rien, mais surtout victimes de tout. Ayant abandonné notre destin dans d’autres mains « expertes », nous oscillons entre la peur de la mort et le défilé unitaire des manifestations. Dans le grand système démocratique de l’éparpillement individualiste, la responsabilité a disparu. Reste cette philosophie victimaire qui campe dans nos esprits.

Tu seras diaconesse, ma fille…

Les féministes ont bien compris ce qu’elles pouvaient en retirer. Elles ont commencé par détourner la notion de la lutte des classes marxiste à leur profit. À la révolution prolétarienne contre l’oppression bourgeoise, elles ont substitué la libération de la femme contre l’oppres­sion patriarcale. La lutte des sexes plutôt que la lutte des classes. Bien vu ! Avec cette nouvelle forme de lutte, c’est toute l’histoire de l’humanité qui est revisitée et une cible éternelle qui est désignée : l’homme, au sens du masculin, que l’on recouvre par effet dialectique du terme générique de « pouvoir patriarcal ».

Ne croyons pas qu’il s’agisse d’un danger à venir. Le féminisme a déjà gagné. Pas seulement chez les tenants de la parité, du travail des femmes, de la libération sexuelle, etc. Il campe dans nos esprits, règne sur nos habitudes, contrôle nos émotions et nos désirs. Même chez les « cathos » ? Principalement chez les « cathos » qui ont toujours peur d’être en retard d’un train et qui ne voudraient surtout pas apparaître comme des ennemis du progrès.

Dernier exemple en date : la deman­de faite au Pape François par les supérieures majeures réunies en congrès d’étendre le diaconat aux femmes. Il est vrai que dans les premiers temps de l’Église, des diaconesses ont existé. On cite notamment l’exemple des baptêmes par immersion totale qui nécessitait d’être effectués par des femmes par respect de la pudeur. Mgr Martimort, un des tenants de la réforme liturgique, avait dans les années 1980 publié une étude historique sur le sujet (1). Il montrait que le terme diaconesses recouvrait en fait des situations très différentes et qu’il n’est pas possible de les identifier aux diacres ordonnés masculins. Il écrivait ainsi : « Jamais pour ordonner une diaconesse on n’a utilisé le même texte que pour le diacre, mais un texte différent (…) Enfin, il faut rappeler qu’à la diaconesse on ne laisse pas espérer, à la différence du diacre, la possibilité d’accéder à un degré supérieur ».

Encore la théorie du cliquet

C’est bien l’enjeu qui est sous-jacent dans la demande faite par les supérieures majeures au Pape François et qui illustre la théorie du cliquet dont nous parlions dans un numéro précédent. Ce qui semble en vue ce n’est pas tant le diaconat féminin que celui-ci vu comme une étape en vue de l’ordination sacerdotale des femmes.

Il n’est jamais inutile de se poser des questions, à condition que ce soit pour repartir du bon pied. À trop vouloir l’identification systématique de l’homme et de la femme, on risque de les transformer l’un et l’autre en victimes véritables de la modernité dont le féminisme n’est au fond qu’un des derniers avatars, même s’il s’agit d’un avatar d’une puissance redoutable. Plutôt qu’à son discours victimaire, en forme d’opposition s’appuyant sur la notion de pouvoir, il serait préférable de recourir à la notion chrétienne de vocation. À s’y refuser, le monde s’enfonce de plus en plus dans le chaos et la destruction. On peut espérer – d’une espérance vraiment surnaturelle – que l’Église ne prenne pas le même chemin.

1. Aimé-Georges Martimort, Les diaconesses. Essai historique, CLV Edizioni Liturgiche, Roma, 1982, 277 p.

Ce contenu pourrait vous intéresser

Éditorial

Notre quinzaine : Mourir peut attendre…

Éditorial de Philippe Maxence du n° 1848 | En réaffirmant l’interdit de tuer, le Sénat a montré l’absence de consensus face à ces sujets. L’opinion est la clef de voûte du système et l’enjeu à conquérir. Elle est à capter parce qu’elle est comprise comme étant en elle-même l’organe d’expression du bien et du mal, du vrai et du faux.

+

mourir opinion
Éditorial

Notre quinzaine | Face au règne de l’opinion permanente : le choix du vrai

Éditorial de Philippe Maxence (n° 1847) | Il revient au journaliste de rapporter les faits du moment, et aujourd’hui, quasi de manière instantanée. Mais, parfois, non content de décrire et d’apporter les premiers éléments sur une situation, il en vient à commenter et, le plus souvent, à supputer. Dans un univers de bruit permanent, faut-il ajouter du bruit au bruit ou, pire, entretenir le règne de l’opinion permanente qui égalise toute idée au prétexte de son existence et la déconnecte de la recherche de la vérité ?

+

Face au règne de l’opinion permanente : le choix du vrai
Éditorial

Notre quinzaine : des racines pour l’éternité

Éditorial de Philippe Maxence (n° 1846) | Au mois de décembre, La Croix a mené une enquête sur les catholiques français. L’une des leçons non dites de cette enquête est justement l’installation du relativisme. A contrario, à la porte de l’Église, des âmes frappent pourtant, demandant résolument la grâce du baptême.

+

racine futur tradition église
Éditorial

Noël : Dieu entre à nouveau dans l’Histoire

Éditorial de Maitena Urbistondoy | Les crèches de Noël sont déjà bien installées dans nos églises et nos maisons et suscitent une impression de paix, de chaleur familiale et de continuité. La Nativité rappelle que Dieu agit dans l’Histoire par des cœurs disponibles et des volontés droites. Il ne supprime ni la responsabilité ni l’effort. Il les éclaire et les ordonne. 

+

noël
Éditorial

La grâce de l’identité chrétienne

Éditorial du Père Danziec | La terre qui nous a vu naître et grandir nous concerne dans la mesure où elle représente un cadre, une atmosphère, un climat même, qui ne font pas seulement que nous entourer, mais qui, bien plus encore, nous façonnent et nous élèvent, font notre identité.

+

identité chrétienne