> Éditorial de Philippe Maxence (n° 1847)
Sur le journaliste, l’historien a l’avantage du temps long et du recul. Les événements auxquels il se confronte appartiennent au passé et ont eu le temps de déployer l’essentiel de leurs conséquences, ce qui permet de les appréhender avec plus de justesse.
Il revient au journaliste de rapporter les faits du moment, et aujourd’hui, quasi de manière instantanée. Mais, parfois, non content de décrire et d’apporter les premiers éléments sur une situation, il en vient à commenter et, le plus souvent, à supputer.
Il a d’ailleurs sur ce terrain une rude concurrence. Hommes politiques, personnalités en vue et usagers des « réseaux sociaux », l’homme contemporain est devenu le commentateur permanent de son présent, à l’heure même où il semble perdre tout souvenir de son passé et jusqu’à la finalité de son existence. Il y a d’ailleurs un côté pervers dans cette manière de faire. Si pour exister, il faut faire du bruit, alors nous ne sommes plus que des cymbales retentissantes au sens que saint Paul donne à cette image.
Ajouter du bruit au bruit ?
Dans un univers de bruit permanent, faut-il ajouter du bruit au bruit ou, pire, entretenir le règne de l’opinion permanente qui égalise toute idée au prétexte de son existence et la déconnecte de la recherche de la vérité ? On l’oublie trop souvent : discerner et juger est une des facultés essentielles de l’être humain, et même, l’un de ses principaux devoirs. Encore faut-il qu’il ait toutes les cartes en main pour, moralement, se permettre un tel exercice.
Je retournais toutes ces considérations en voyant le spectacle des mutuelles excommunications civiles entre commentateurs qui ont suivi l’intervention américaine au Venezuela. Loin de moi de nier le fait que cette opération représente un événement important, certainement lourd de conséquences pour les prochaines années.
Les États-Unis d’Amérique ont ouvert le bal de 2026 en jouant de la grosse caisse, réorientant d’un coup la valse du monde. Pour apprécier à sa juste valeur la portée réelle d’un tel événement, il faut assurément avoir en main nombre de cartes – histoire, géopolitique, stratégie, finance, etc.
Il ne suffit pas non plus de plaquer sur cette réalité de 2026 des exemples du passé, au risque d’évacuer la complexité de l’évolution du monde et des actes humains. Il n’est même pas suffisant de recourir à saint Thomas d’Aquin, même si sa philosophie politique fournit les principes nécessaires à un sain jugement prudentiel.
Mais, justement ! Ces principes, immuables, doivent être mis en relation avec la réalité dans toute son étendue et non avec le simple sentiment ou l’opinion que nous risquons de poser dessus. Autant dire que nous sommes là bien loin de la parole politicienne ou… du journalisme du commentaire permanent.
Révolution ?
Le même sentiment m’a accompagné durant l’épisode du consistoire extraordinaire convoqué début janvier par Léon XIV. Avant même son déroulement, certains affirmaient que des décisions importantes allaient être prises. Les mêmes, quelques jours plus tard, ne cachaient pas leur désappointement et leur fureur devant l’évacuation de certains thèmes annoncés. Plus prudents, d’autres ont conclu à la mise en branle d’une « révolution de velours », renvoyant à la révolution dite « douce » qui s’est déroulée en Tchécoslovaquie à la fin de 1989.
Il faut toujours être prudent avec l’utilisation du terme « révolution », certaines n’accouchant que d’une souris quand d’autres événements, insoupçonnés au point de départ, se révèlent avec le temps proprement révolutionnaires. Le terme même de « révolution de velours » est, d’ailleurs, à manier avec doigté quand on sait comment la révolution tchécoslovaque a été finalement détournée et récupérée. On relira à ce sujet le dissident Václav Benda.
Faut-il donc se taire sur tout et en permanence ? J’aurais mauvaise grâce ici à jouer à contre-rôle, à moins de vouloir adopter une posture, ce qui est aussi un moyen d’entretenir le bruit du monde, au sens évangélique de ce dernier terme. Assurément, il faut donner à voir les faits et permettre de les comprendre.
Mais l’analyse et l’explication, la mise en relation avec l’Histoire, l’énonciation éventuelle d’hypothèses, présentées comme telles, sont à l’opposé du commentaire tel qu’il s’exerce le plus souvent aujourd’hui. L’Homme Nouveau comme réponse au règne de l’opinion permanente ? C’est une voie que nous ne devons certainement pas évacuer d’emblée.
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