Polars en noir et blanc

Publié le 22 Nov 2018
Polars en noir et blanc L'Homme Nouveau

Tout cinéphile se souvient du début de L’assassin habite au 21, chef d’œuvre de Clouzot réalisé en pleine Occupation, avec des moyens de pauvre, adaptation d’un roman du Belge Stanislas André Steeman. Par nécessité, Clouzot avait déplacé l’intrigue de Londres à Paris. Ce n’était pas la seule liberté qu’il prenait avec l’œuvre. Lire le texte original, que Le Masque réédite dans une édition en fac-similé des années 30 (244p. 9,90 €), réserve donc quelques surprises. 

La capitale britannique tremble : en ce mois de novembre, une dizaine de passants, hommes et femmes, ont été assassinés et dévalisés par un mystérieux criminel qui profite du brouillard automnal et signe ses méfaits du nom de Mr. Smith … Scotland Yard, impuissant, compte les cadavres. Jusqu’à ce qu’un informateur affirme avoir suivi le meurtrier jusqu’à son domicile, 21, Russel Street.

Petit détail : le 21 Russel Street abrite une honorable pension de famille. Comment, parmi ses locataires plus ou moins loufoques, identifier un meurtrier assez fou, ou audacieux, pour commettre un nouveau crime dans sa propre demeure et sous les yeux de la police ?

La suite, chacun la connaît. En principe. Si ce n’était pas le cas, vous la révéler serait cruel. 

 Faut-il le dire toutefois ? Le film, avec son atmosphère glauque, ses personnages déjantés, et, surtout, le couple extravagant que formaient à l’écran Pierre Fresnay et Suzy Delair, a infiniment plus d’efficacité et de souffle que le roman qui l’inspira, et qu’il faut lire comme une curiosité.

Autre curiosité du même Steeman, L’infaillible Silas Lord, (Le Masque. 285 p. 6,50 €.) Voilà un personnage digne de s’inscrire dans la droite ligne de ces héros de polars des années 30, aussi infaillibles ou presque que Sherlock Holmes. Détective privé, Belge, comme Hercule Poirot, Lord a la réputation de pouvoir résoudre toutes les énigmes, jusqu’aux plus incompréhensibles, en vingt-quatre heures. Du moins l’affirme-t-il dans les annonces qu’il publie dans la presse.

Pour son assistant, jeune homme probe et naïf qu’il a sauvé du chômage, Lord est un héros auquel il voue une admiration inconditionnelle. Comment en irait-il autrement alors qu’il le voit chaque jour multiplier les exploits et résoudre avec le même brio meurtres, chantages, vols ? Et pourtant, s’il y avait à tout cela une explication infiniment moins glorieuse ?

La trouvaille de Steeman était d’abuser avec la même maestria narrateur et lecteur pour aboutir à démythifier ce personnage clef de la littérature populaire de l’époque : le détective. Il faut avouer qu’il y parvenait très bien.

Puisqu’elles ont entamé une réédition à l’identique de leurs grands classiques des années 40 et 50, chaque détail, jusqu’aux publicités d’origine des couvertures, ayant été scrupuleusement repris, ainsi que les reliures cartonnées, les éditions du Masque offrent la possibilité aux amateurs du genre de se créer une bibliothèque remarquable.

Parmi les premiers titres parus, La main de marbre (Le Masque. 250 p ; 9,90 €) de John Dickson Carr, maître du roman à énigme.

Jeff Marle, auteur à succès de romans policiers et auxiliaire bénévole des polices européennes en tant que profileur, profession alors à ses débuts, rentre en Pennsylvanie après une longue absence.

L’une de ses premières visites est pour le Manoir Quayle, gigantesque bâtisse perdue en pleine campagne, qu’il fréquenta jadis beaucoup, quand il était le commensal des enfants de la maison. Mais les années ont passé, les jeunes Quayle sont devenus des adultes prématurément vieillis, amers et désabusés, sous la coupe d’un père, le vieux et tyrannique juge Quayle, que la trop manifeste ruine familiale n’a pas adouci. Aussi, Marle, confronté à la pesante atmosphère du lieu, n’est-il pas spécialement étonné quand le juge s’écroule à ses pieds, victime d’une tentative d’empoisonnement. Sauvé de justesse par un gendre médecin qu’il méprise, Quayle semble terrifié par le spectre d’une main de marbre qui hante ses nuits et ses jours … Délire de vieillard perturbé, ou tentative pour le rendre fou à défaut de le tuer ? Bientôt, les crimes se succèdent dans la grande maison, avec une régularité terrible, frappant un à un tous ceux qui faisaient des suspects rêvés … Qui tue, et pourquoi ? 

Tout tient à l’atmosphère sinistre d’un manoir néo-gothique décrépit, plein de sombres secrets et de haines inavouables, de rancunes recuites et de rêves inassouvis, par un sombre mois de décembre, où passent des personnages en décalage avec leur temps, tristes et féroces.

Cela fonctionne, jusqu’à vous donner de vagues frissons, et vous faire appréhender ce qui se cache derrière les portes. L’on a fait plus sanglant et sadique depuis, pas plus efficace.

Le contraste est grand avec le roman sentimental d’Edgar Wallace, La mélodie de la mort, suivi de L’affaire du Sémiramis, d’A.W Mason (Le Masque. 248 p ; 9,90 €.), qui eût fait un délicieux petit film hollywoodien des années 30, avec happy end obligatoire.

Gilbert Standerton est un jeune homme charmant, assez bien né et assez riche pour occuper en dilettante une aimable sinécure au Foreign Office, amoureux fou d’une très jeune fille qu’il s’apprête à épouser. Mais d’un coup, tout s’écroule : son oncle, dont il devait hériter l’énorme fortune familiale, vient de le déshériter sans motif au profit d’un refuge pour chiens perdus, Edith lui avoue qu’elle ne l’épouse qu’afin de complaire à sa mère, ruinée et désireuse de mettre la main sur un héritage désormais disparu, une entêtante mélodie en fa hante les jours et les nuits du garçon, le plongeant dans un état d’accablement incompréhensible.

Dans le même temps, une bande de hardis malfrats s’en prend aux coffres réputés les plus inviolables d’Angleterre. Existe-t-il un lien entre tous ces événements et Standerton le connaît-il ?

Cela se laisse lire sans déplaisir, avec un vague amusement devant la naïveté sereine des situations et des personnages. Ni sang, ni violence, ni perversité, ni cruauté, et un dénouement d’une impeccable moralité … Est-ce possible ?

Quant à l’Affaire du Sémiramis, elle n’est pas moins édifiante, avec son héros fils de famille dévoyé et drogué que l’amour d’une jeune chanteuse d’opéra soupçonnée d’un meurtre et d’un vol qu’elle n’a pas commis remettra sur le droit chemin.

L’on peine à croire que tout cela fut écrit au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors qu’une génération avait touché le fond de l’inhumanité et de l’abomination et s’apprêtait à tomber plus bas encore.

Et pourtant … Lire ou relire un roman, Trop de témoins pour Lord Peter (Le Masque. 442 p. 7,50 €) d’une autre reine du crime de l’époque, Dorothy Sayers, que l’on tint pour la plus redoutable rivale d’Agathe Christie, confirme à quel point les années folle s’ingénièrent à effacer la tragédie de leur mémoire. 

Alors qu’il passait des vacances en Corse, Lord Peter Wimsey doit regagner de toute urgence l’Angleterre. Son frère aîné, le duc de Denver, vient d’être emprisonné pour avoir, dans la nuit du 13 au 14 octobre 1923, assassiné le fiancé de leur jeune sœur, la belle et rebelle Lady Mary. Persuadé que Gerald, le moins imaginatif des hommes, n’a pu commettre ce méfait et que son refus de donner un alibi pour expliquer ce qu’il faisait dehors la nuit du meurtre a une autre explication, lord Peter, afin d’éviter la corde à son frère, se rue dans le Yorkshire, et se heurte aux mensonges et non-dits de ses proches.

Dorothy Sayers peignait avec complaisance une aristocratie britannique que les horreurs de la Première Guerre mondiale n’avaient pas arrachée à ses habitudes mondaines et qui n’avait rien perdu de ses mœurs d’autrefois.

L’on est tout proche du monde de Wodehouse, le drame en plus. L’on y retrouve les mêmes jeunes filles en pleine rébellion, les mêmes jeunes gens décidés à oublier les années passées dans les tranchées en se jetant dans les plaisirs, les mêmes crises et dangers qu’ils se refusent à voir. C’est délicieusement démodé. 

Mais c’est aussi, à l’instar de tous ces titres, l’implacable démonstration, de la déchristianisation d’une société où, déjà, la morale évangélique avait largement disparu.

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