Pour en finir avec le théâtre ? Défense et illustration du théâtre

Publié le 20 Mai 2017
Pour en finir avec le théâtre ? Défense et illustration du théâtre L'Homme Nouveau

Pour tous ceux qui aiment le théâtre, le livre de Jean-Luc Jeener, Pour en finir avec le théâtre ?, est à lire et faire lire d’urgence. Il est le cri de l’intelligence et du cœur d’un homme qui a consacré sa vie au théâtre et qui lance dans cet ouvrage à la fois un cri d’alarme et un magnifique message d’espérance. « Le théâtre est le miroir de notre condition humaine. Un microcosme du monde. Un vivant qui photographie le vivant. Intrinsèquement, c’est cela le théâtre : un art qui possède en lui le possible de témoigner fidèlement, “entomologiquement” de ce que nous sommes dans ce monde. À condition, bien sûr, que ces possibles soient exploités. Car de quel théâtre s’agit-il ? De quel théâtre parle-t-on ? Est-il vraiment “ceci et cela” comme le disait si bien Laurent Terzieff ? Et s’il n’était que “ceci” et non pas “cela” ? »

Le décor de ce petit ouvrage au titre paradoxal est bien posé. Si le théâtre est véritablement « ceci », il ne peut être en même temps « cela ». Le théâtre aujourd’hui est-il à la hauteur de sa vocation d’art qui témoigne « in vivo » de notre humanité en ce monde ? Le théâtre que nous découvrons dans nos salles est-il véritablement « le miroir de notre condition humaine » ?

Cette question, Jean-Luc Jeener la porte en lui comme dramaturge, comme comédien, comme metteur en scène, comme directeur du théâtre du Nord-Ouest et comme critique. Elle n’a cessé d’éclairer le chemin de son engagement. Une seule chose, nous dit-il, pourrait mettre fin au théâtre, c’est qu’il soit entièrement détourné de ce pour quoi il existe. Il récuse à juste titre cette hypothèse, mais montre avec discernement dans cet ouvrage les contrefaçons qui se substituent caricaturalement à cet art vivant en le pervertissant. D’où son cri d’alarme.

Théâtre ou spectacle ?

La principale contrefaçon actuelle est le glissement du théâtre dans la catégorie spectacle, on devrait dire plutôt dans la réduction du théâtre à n’être qu’un spectacle. Il y a alors une confusion entre théâtre et théâtralité. Ce n’est pas le sens du mot « miroir ». Le miroir renvoie à une image fidèle de ce qui est représenté. Il ne déforme pas. Montrer n’est pas monter. Le théâtre montre quand il crée les conditions de jeu rendant possible la réception de ce qui est manifesté, par exemple la réalité de l’avarice d’un Harpagon. Il a un rapport intrinsèque avec la vérité, avec ce qui est, quoi qu’il en soit de ce qui est montré. En ce sens, il ne peut être que le lieu d’une incarnation, un « verbe qui devient chair », d’un comédien devenu personnage. Montrer n’est pas monter, car le théâtre n’a pas vocation de créer spectaculairement une idolâtrie de l’humain, mais bien de le manifester tel qu’il est dans son humanité marquée par le péché originel. C’est parce que l’homme est l’image visible du Dieu invisible que toute image déformée, caricaturée ou idolâtrée est un détournement, une imposture.

Le théâtre est un lieu où l’on doit pouvoir regarder le péché en face en raison même « de l’image et de la ressemblance » dans laquelle et pour laquelle l’homme a été créé par Dieu. Lieu sacré par excellence en ce sens qui n’a pas vocation d’incarner une humanité maquillée, arrangée pour être conforme à l’image et à l’idée que certains se font de l’humain, théâtre catégoriel pour une catégorie de public qui vient s’y contempler, théâtre de mode, théâtre de montage. Telle est la société du spectacle, participante du consumérisme ambiant, société du faire valoir à la fois de ceux qui en sont les monteurs, en particulier des metteurs en scène, mais aussi et surtout des points de vue adoptés qui ne sont trop souvent que des clichés ou des masques idéologiques.

Le théâtre est un lieu d’effacement où ce que l’on montre aux autres suppose une abnégation de soi-même de la part de ceux qui ont à incarner ce qu’ils montrent. C’est tout sauf un lieu où l’on se montre ! L’Art n’est jamais démonstratif. Sa vocation est bien de montrer, de mettre dans la lumière ce qui peut se manifester et qui peut, dans une écoute, rejoindre le spectateur dans cette résonance intime d’une réciprocité d’humain à humain. « Le spectacle distrait, le théâtre recentre ». Jean-Luc Jeener nous met en garde contre l’état de déresponsabilisation dans laquelle notre société s’enfonce, faute d’être recentrée sur l’entièreté de notre humanité. Le théâtre spectacle d’aujourd’hui révèle un abandon de l’humain, une délinquance.

Pour en finir avec le theatre

Aussi faut-il plus que jamais, et c’est toute l’espérance de ce texte, remettre « l’homme au cœur du projet théâtre. L’homme global tel que nos sens le saisissent dans son dit et son non-dit, dans ce qu’on perçoit de son âme, qui ne peut tricher avec sa mort et qui sait qu’il va mourir ». Mais pour cela, il faut bien prendre conscience que ce lieu par excellence de la représentation qu’est le théâtre peut être un authentique lieu de rencontre du réel dans sa justesse et sa vérité, que celle-ci manifeste les trésors de la Grâce ou les immondices des péchés les plus odieux, à condition de ne pas devenir un lieu usurpateur, diabolique, de mensonge et de contrefaçon. Le théâtre dans sa vocation intime est au parvis du sacré pour faire entrer l’humain dans la vraie profondeur de son être et le disposer ainsi à la rencontre de lui-même et de Celui qui peut le dire.

Jean-Luc Jeener, Pour en finir avec le théâtre ?, éd. Atlande, 160 p., 15 €.     

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