Que nous disent les polars du monde où nous vivons

Publié le 09 Déc 2021
Que nous disent les polars du monde où nous vivons L'Homme Nouveau

Le XIXe siècle eut Balzac et La Comédie humaine, ou, dans un autre ton, les Rougon-Macquard de Zola. Le XXe n’aura eu peut-être pour équivalent à ces plongées ambitieuses dans la société et ses crises que Simenon, lequel avait pris pour devise : « comprendre et ne pas juger. »

Après deux décennies déjà, il est difficile de voir se dessiner pour le XXIe siècle même un semblant d’équivalent à ces entreprises littéraires. Cependant, pour quiconque voudra essayer un jour de comprendre notre époque, le recours à une littérature policière toujours plus noire, plus âpre, plus violente, s’imposera comme une nécessité. Attention, ces livres, sauf exception, ne sont définitivement pas à mettre entre toutes les mains !

Voulez-vous des politiciens pourris prêts à tout pour dissimuler la perversion de leurs mœurs ? Lisez La rose de fer de Peter Temple (Rivages, 315 p., 21 €). 

Ancien agent des stups australiens, John Mac Faraday a quitté la police après le sanglant ratage d’une mission. Retiré dans sa maison familiale, au fin fond d’une cambrousse perdue de l’état de Victoria, il exerce désormais le paisible métier de forgeron d’art et s’ingénie à ne plus penser au passé, ni aux haines mortelles qu’il a pu laisser derrière lui à Melbourne. 

la rose de fer

Jusqu’à cette nuit de juin glaciale, quand l’hiver austral désole le monde, où Ned, un vieil ami de son père, et le sien, se pend dans sa grange. Pourquoi Mac se refuse-t-il à croire au suicide ? Pourquoi va-t-il réveiller ses anciens réseaux au risque de replonger dans un monde qu’il voulait à toute force oublier ? Peut-être à cause des restes de cette gamine retrouvée dans une mine, à quelques kilomètres de chez Ned, cadavre jamais identifié qui semblait préoccuper le vieil homme au point de le lancer, seul, dans une enquête plus risquée qu’il l’imaginait…

Mais un ex-flic sur le carreau, isolé, exposé, peut-il s’attaquer à un puissant réseau criminel enfonçant ses racines jusqu’au cœur du pouvoir alors qu’il a déjà sur le dos la fine fleur des trafiquants de drogue australiens ?

L’univers de Temple est sombre, noir, glacé, aux antipodes de l’image que l’on se fait d’ordinaire de l’Australie, loin des plages de rêve et des récifs de corail. Parmi les champs de patates noyés de pluie et les mines abandonnées d’une région sinistrée, la corruption des élites s’entoure de l’omerta qu’obtiennent trop aisément ceux qui ont le pouvoir et l’argent. Attention, au fil de ces pages glauques, insidieux, le désespoir vous guette. 

Corruption, dites-vous ? Voici, dans un autre registre, nettement moins sombre, heureusement, Nous ne négligerons aucune piste de Lucien Nouis (Le Masque, 390 p., 20 €).

nous ne negligerons aucune piste

En ce début d’été, le commissaire Émile Bordarier, de la PJ de Nîmes, est inquiet : Marion, sa fille unique, qui n’aime pas avoir un flic pour père, a disparu. Ce n’est pas la premi

ère fois qu’elle s’amourache d’un routard douteux entouré d’une meute de chiens crasseux ou d’un petit délinquant en compagnie duquel elle boit et se drogue mais, d’ordinaire, elle donne quand même

 des nouvelles. Aussi, quand on signale la découverte, dans la banlieue nîmoise, du cadavre calciné d’une jeune femme, Bordarier a un coup au cœur. Et si c’était Marion ? Seul indice : la présence à proximité du lieu de la découverte d’une camionnette signalée volée dans un village cévenol ; mais ses propriétaires – deux décorateurs homosexuels – n’ont pas le profil de tueurs… Il se passe pourtant de drôles de choses dans leur patelin perdu au gros potentiel touristique que 

le maire et ses amis notables ont décidé de transformer en pompe à fric, projet que des zadistes libertaires et déjantés veulent faire capoter à tout prix. N’est-il pas envisageable, quand tant d’intérêts contradictoires sont en jeu, que certains soient prêts à tout, même à tuer ?

Bientôt, d’autres jeunes femmes disparaissent. Toutes avaient des liens soit avec le maire et ses amis, soit avec les écolos. Il ne faut, en effet, négliger aucune piste.

Voici un très bon petit polar, qui, au final, ne comptera ni meurtre, en dépit des apparences, ni violence gratuite, mais révélera un sens aigu des ridicules de nos contemporains, et une incontestable capacité à faire rire avec les travers des uns et des autres. On espère d’autres enquêtes du commissaire Bordarier.

Changement total de registre avec Les bûchers de Moorea (Robert Laffont, coll. « La Bête noire », 390 p., 19 €) de Patrice Guirao. 

le bucher de moorea

Moorea : ses lagons, ses plages paradisiaques, ses cocoteraies… et si cet argumentaire pour agences de voyages de luxe virait au cauchemar ? À quelques centaines de mètres de leur splendide hôtel, les cadavres de deux couples de touristes sont retrouvés démembrés et brûlés dans une parodie de rituel traditionnel. De quoi dissuader durablement les gens de venir goûter à la légendaire douceur de vivre tahitienne… 

Pour Lilith, photographe de presse, et son amie Maema, journaliste dans la feuille locale, cet abominable fait divers change de l’actualité ordinaire, et du festival de danses folkloriques qu’elles couvraient. Les deux jeunes femmes n’imaginent pas combien il est dangereux de se mêler des affaires de certains personnages qui se croient tout puissants ; encore moins qu’à des milliers de kilomètres, en métropole, un tueur en série s’apprête à s’envoler pour Tahiti. Fâcheux hasard : Ariane, que Lilith aima autrefois, fut jadis la femme du tueur. C’est plus que suffisant pour amener leurs routes à se croiser.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour résister à l’univers de violence insoutenable et de démence hallucinante où Guirao entraîne son lecteur. Même si tout cela n’est pas complètement gratuit, et se veut dénonciation d’un conflit des antipodes ignoré de ce côté du monde, – le génocide en cours en Papouasie occidentale, territoire revendiqué par l’Indonésie-, il sort de ces pages un sentiment de profond malaise. 

Restons dans le très glauque avec Pietà (Robert Laffont, coll. « La Bête noire », 390 p., 20 €) de Daniel Cole. 

pieta

Londres, février 1989, une époque où les téléphones portables commencent tout juste d’apparaître, où les ordinateurs ne se sont pas démocratisés, où Internet relève de la science-fiction : autrement dit, un temps inimaginable pour les plus jeunes d’entre nous.

L’inspecteur Benjamin Chambers est l’un des premiers flics noirs de Scotland Yard, et il le doit moins à ses talents, pour réels qu’ils soient, qu’aux quotas de personnes de couleurs exigés par l’État. En ce soir d’hiver glacial, à Hyde Park, dans les jardins enneigés, l’on vient de découvrir une copie incongrue du Penseur de Rodin, somptueuse, fascinante, mais de chair et de sang : un jeune homme nu, paralysé par un puissant anesthésique, est en train de geler vivant sur son piédestal.

Suicide tordu, comme le soutiennent les supérieurs de Chambers, ou mise en scène d’un artiste du crime ? La découverte des cadavres pareillement empoisonnés aux anesthésiants, d’une mère et de son fils, mis en scène dans une effroyable copie de la Pietà de Michel Ange, conforte Chambers dans la certitude d’avoir affaire à un tueur en série. Il croit même avoir identifié le coupable, un jeune universitaire spécialiste de la sculpture classique et totalement barré. Mais personne ne le croit. Victime d’une tentative de meurtre dans la droite ligne de l’abominable série, grièvement blessé, Chambers est écarté d’une enquête d’autant plus vite oubliée que le tueur a cessé d’agir.

Jusqu’en 1996 où, devenue flic, une amie d’une des victimes rouvre le dossier, et réveille la folie meurtrière d’un génie pervers décidé à laisser sa trace dans l’histoire de l’art, et dans celle du crime.

Le plus effrayant, dans cette histoire à la violence maîtrisée mais féroce, c’est qu’il existe un romancier assez barjot pour concevoir dans le moindre détail cette série de crimes, des éditeurs pour le publier et des lecteurs pour le lire… 

Restons dans l’univers des tueurs en série obsédés par l’Art avec Daria Desombre et Les disparues du tableau (Le Masque. 315 p., 21,90 €).

les disparues du tableau

Cela ressemble à l’œuvre d’un banal assassin de jeunes femmes. Telle serait d’ailleurs la conclusion de l’inspecteur Yakovlev, de la police de Moscou, si sa stagiaire et maîtresse, Maria Karavai, trop cultivée pour un flic, ne relevait deux détails gênants : que font, près des cadavres de petites employées de la banlieue moscovite, des études préparatoires d’Ingres réalisés pour Le Bain turc, dérobées au musée de Montauban ? Et pourquoi les victimes ressemblent-elles toutes aux odalisques du célèbre tableau ? Yakovlev doit se rendre à l’évidence : il a affaire, cas inédit, à un faussaire de génie doublé d’un meurtrier sadique… Qui est cet homme ? Où est-il ? Plusieurs « modèles » sont toujours en son pouvoir, et parmi elles, Sveta, une gamine qui s’était amourachée d’Andrei et dont il se sent responsable.

Daria Desombre entraîne le lecteur dans l’univers vaguement désespérant de la Russie actuelle, aussi gangrenée que le reste du monde par une modernité absurde dont toute transcendance semble bannie. Dans cet univers horizontal, un artiste de génie, sauf à se transformer en monstre criminel, apparaît incongru… 

Voilà un roman bien mené, bien construit, au schéma incontestablement original mais que l’hiver russe est désespérant…

En comparaison, Ne mords pas la main qui te nourrit (Mazarine. 365 p., 22 €) d’A.J Rich, vous semble, de prime abord, presque rafraîchissant. 

ne mord pas la main qui te nourrit

En ce beau printemps, Morgan est une femme comblée : elle termine brillamment un doctorat de criminologie, possède trois gros chiens adorables dont elle est folle, et Bennet, le Canadien le plus séduisant du monde, l’a demandée en mariage. Ce bonheur idyllique ne va pas durer. En rentrant chez elle, Morgan trouve Bennet déchiqueté dans leur chambre, ses chiens couverts de sang et à moitié fous.

Pour la police, le scénario de cette scène d’horreur ne fait aucun doute : les molosses s’en sont pris sans raison au jeune homme et l’ont dévoré, témoignant d’une férocité qui les voue à l’euthanasie… Malgré tout, Morgan est convaincue de l’innocence de ses chiens, et, quand elle découvre que l’homme avec qui elle partageait sa vie ne s’appelait pas Bennet, n’était pas Canadien et entretenait des liaisons avec d’autres femmes auxquelles il avait pareillement promis le mariage, son univers vacille. Et quand elle découvre que plusieurs des maîtresses d’un défunt qu’elle n’a plus envie de pleurer sont mortes dans des circonstances tragiques, elle se demande si elle se serait fait piéger précisément par le type de psychopathe objet de sa thèse ? A-t-elle le profil de ces victimes trop empathiques, trop bonnes qui attirent ces malades ? Qui était Bennett ? Est-il encore possible de sauver ses chiens ? Billie, la merveilleuse responsable du refuge qui les détient, prétend tout faire pour cela et c’est une fille si sympathique ! Mais dit-elle vrai ? Piégée dans un monde de faux-semblants, parmi des gens qu’elle croit connaître mais qui se révèlent soudain sous un autre jour, Morgan ne sait plus où elle en est. Chercher à comprendre la sauvera-t-elle, ou la perdra-t-elle ?

Comme la plupart des polars américains, celui-ci est violent mais efficace, avec cette particularité d’être construit autour d’animaux qui tiennent dans l’intrigue autant de place que les humains. Et ce n’est pas là, quel que soit l’amour que l’on est en droit de porter à nos compagnons à quatre pattes, la moindre dérive de cette histoire.

 

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