Réforme du collège : l’enseignement des Lumières sera optionnel (2)

Publié le 10 Juil 2015
Réforme du collège : l'enseignement des Lumières sera optionnel (2) L'Homme Nouveau

La réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem prévoit que l’enseignement des Lumières en Histoire sera optionnel. Cet élément fondateur de la France d’aujourd’hui valait-il que les professeurs s’y arrêtent ? Du moins dans la forme dans laquelle son apprentissage était prescrit ?

Nous avons posé la question du sens de cette réforme de l’enseignement de l’Histoire au Professeur Xavier Martin* et à Jean-François Chemain, professeur d’Histoire en ZEP. Leurs réponses sont aussi passionnantes que complémentaires. Nous reproduisons ici celle de Jean-François Chemain et vous pouvez lire celle du Professeur Xavier Martin ici.

par Jean-François Chemain, agrégé et docteur en Histoire, enseignant en ZEP.

L’enseignement des Lumières deviendrait facultatif en 4ème ? Bonne nouvelle ! Le ministère qui en a décidé ainsi ne saurait être mauvais : je me suis toujours senti si mal à l’aise à enseigner ce monument de la pensée unique ! Je n’aborderai pas la question sur le fond de la pensée des Lumières, que le professeur Martin a approfondie bien mieux que moi, mais sur quelques incohérences flagrantes entre le discours et les faits qui rendent leur enseignement insupportable à tout homme doté d’un esprit critique normal.

Mettons-nous donc à la place du professeur d’Histoire qui prépare son cours. Il a ouvert son manuel, et prend connaissance des documents sur lesquels il pourra s’appuyer. Le mien commence par un dossier de deux pages sur le savant d’Alembert. Une petite biographie nous apprend que, enfant trouvé, né en 1717, il est admis à l’Académie royale des sciences de Paris en 1741 (donc à 24 ans) et entre à l’Académie française en 1754 (donc à 37 ans). Il devient l’ami de Frédéric II de Prusse et de Catherine II de Russie, dont un extrait de lettre montre l’admiration qu’elle lui portait (« Venez avec tous vos amis, je vous promets à vous et à eux tous les agréments et facilités qui dépendent de moi »).

Une reproduction de la couverture de l’Encyclopédie (1751), dont d’Alembert dirigea la rédaction avec Diderot, nous apprend qu’elle fut publiée « avec approbation et privilège du Roy »… Oh, pardon, « devrait » nous l’apprendre car, si cette phrase figure bien en bas du document original, elle a été coupée dans celui de mon manuel, dont la légende nous révèle seulement qu’elle a été « interdite par le roi puis condamnée par le pape ». Petit problème de cadrage de la photo, ça arrive. D’Alembert fut, selon sa biographie, l’objet « d’attaques », par qui, on ne sait pas, mais cela ne l’empêcha visiblement pas de mourir dans son lit.

Un siècle calme

Voilà donc un siècle, se dit l’esprit normalement constitué, où l’on pouvait naître au bas de l’échelle sociale et parvenir à son sommet avant 40 ans, et « contester le pouvoir des autorités politiques » (ce sont les termes du résumé de la page suivante) dans des ouvrages publiés avec leur approbation, devenir leur ami et conseiller, et ce sans risque majeur – même si une vignette sur Voltaire, « ami de d’Alembert », souligne qu’il fut « inquiété pour ses idées religieuses et politiques »… l’ombre de la guillotine, sans doute.

En face du résumé, déjà évoqué, une synthèse des idées de quelques philosophes des Lumières. Montesquieu, tout d’abord, expose sa vision d’une séparation des trois pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire), à défaut de laquelle « règne un affreux despotisme » dont « les Turcs » fournissent à ses yeux le meilleur exemple. Que le sultan soit à la fois chef politique et religieux semble lui avoir échappé, et donc aussi le fait que la source du despotisme se trouve plutôt dans la confusion entre pouvoir politique et autorité religieuse. En quoi la séparation des pouvoirs constitue-t-elle une garantie de liberté ? C’est une stupide pétition de principe, mais je suis payé pour l’enseigner : prenez un parlement de gauche, un gouvernement de gauche, des juges de gauche et – si vous voulez y ajouter le soi-disant contre-pouvoir de la presse – des médias de gauche, cela donne-t-il la liberté de manifester contre le « mariage pour tous » ? Seule l’Église, alors, a ouvert la bouche.

L’Église… Voltaire défend ainsi la « tolérance religieuse » : « Les chrétiens doivent se tolérer les uns les autres, et je vais plus loin, je vous dis qu’il faut regarder tous les hommes comme nos frères » ! On dirait un prêche dominical classique, mais voilà, on le présente comme la leçon donnée par le grand homme à « l’Infâme », c’est-à-dire le catholicisme.

Kant est pour sa part mobilisé pour défendre le sapere audere, « oser savoir », qu’il oppose au « ne raisonnez pas » de l’officier, du prêtre, du percepteur. Il est clair que notre époque, où il faut « être Charlie », sous peine de sanction, sans s’interroger sur le rapport de telle religion à la violence, toujours sous peine de sanction, est une vivante illustration de ce droit, de ce devoir, de se faire sa propre opinion !

Quelle liberté d’expression ?

Le rapprochement de ce texte avec un extrait du Mariage de Figaro, de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, auquel le manuel consacre une double page, pousse le lecteur au rire nerveux. Sous le titre « La critique de la censure », on peut en effet lire : « Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer… ». Remplaçons ces termes par – et ici je suis obligé de m’autocensurer pour ne pas risquer de procès – telle religion, tel peuple, telle idéologie, telle tendance sexuelle, telle période « sombre » de notre Histoire, etc., et l’on peut se faire une idée de la liberté d’expression en France, qui figure, ai-je récemment lu, en 40ème position mondiale dans ce domaine.

Un mot sur ledit Beaumarchais, dont la petite biographie libellée « De la bourgeoisie à la noblesse » fait face à sa « critique de la société d’ordres » : « Monsieur le comte (…) vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus, (…) tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure… »… Bon, il faut savoir, cette société était complètement étanche, ou bien chacun y avait-il sa chance, à condition d’avoir du talent, comme d’Alembert ou Beaumarchais qui, partis de rien, y sont arrivés à tout ? Cinq ans après la première représentation du Mariage de Figaro commençait cette Révolution qui vida la Bastille, symbole de l’absolutisme odieux, de ses sept prisonniers avant de mettre en place un régime de Terreur qui tua, de l’aveu même de l’historien marxiste Michel Vovelle, 1 % de la population française, soit plus de 200 000 personnes (mon manuel parle de 40 000).

Je remercie chaleureusement Madame le Ministre Vallaud-Belkacem de me dispenser désormais d’enseigner des inepties qui constituaient une insulte à mon intelligence et à celle de mes élèves.       

(Jean-François Chemin est l’auteur de Kiffe la France, Via Romana, 234 p., 13 €.)

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