Rien de trop ne sera fait contre la pornographie

Publié le 20 Fév 2023
pornographie

Jusqu’à aujourd’hui, il suffisait d’appuyer sur un bouton certifiant que l’utilisateur avait 18 ans pour accéder à des contenus pornographiques. Le gouvernement, en la personne du Ministre délégué chargé de la Transition numérique, Jean-Noël Barrot, prépare pour septembre 2023 la mise en place d’une nouvelle mesure pour empêcher les mineurs de consommer ces mauvaises images : l’attestation numérique. Entretien avec François Billot de Lochner, président et fondateur de l’association Stop au porno.

 

Votre association se bat contre la pornographie sous toutes ses formes. Voyez-vous l’annonce et la mise en place de l’attestation numérique avec soulagement ? Ou est-ce trop tard, trop peu ?

C’est un énorme soulagement, cette mesure nous réjouit !

Mais c’est évidemment trop tard, car la pornographie ravage la jeunesse depuis 20 ans, par le biais d’internet et des téléphones portables. Nous tirons la sonnette d’alarme depuis des années. Nous avons eu un certain nombre de fois l’assurance que quelque chose allait être fait sans que cela n’ait jamais lieu. C’est pourquoi je reste très prudent.

Il y a deux ou trois ans, nous avions saisi l’Élysée pour mettre le président de la République en demeure de s’occuper de ce problème. Quinze jours après, nous avons été très surpris d’entendre monsieur Macron affirmer dans un discours qu’il allait s’en occuper. Il n’a rien fait…

Il y a environ un an, le président Macron a reçu les grands moteurs de recherche mondiaux, en leur disant qu’il fallait mettre des filtres pour la pornographie et en les menaçant de prendre des mesures. Les grands moteurs se sont engagés à agir, mais n’ont rien fait…

Cependant, à force de parler systématiquement de ce sujet auprès de la classe politique, il entre dans les esprits. Nous avons également saisi les députés qui ont commencé à avancer des choses à l’Assemblée. L’un d’eux a même dit que la pornographie était un drame.

Je n’ai jamais cru aux annonces précédentes : leur seul mérite a été de mettre à nouveau le sujet sur la table. Mais cette fois-ci, j’ai l’impression que quelque chose va être enfin être mis en œuvre.

Comment fonctionnerait la plateforme mise en place par le gouvernement ?

Nous n’avons pour le moment aucun élément technique, rien que des bruits de couloir. A priori, ce qui devrait être fait, c’est un blocage efficace pour limiter l’accès aux plateformes de contenus pornographiques : il pourrait s’agir de rentrer un code de carte bancaire, par exemple.

Le gouvernement va faire quelque chose, mais les obstacles de tout bord vont se dresser contre lui. Notre société, totalement liberticide sur certains sujets, est totalement libertaire sur d’autres : tout le monde peut consulter un dossier de santé, on est pisté de toute part, mais lorsqu’il s’agit de connaître les adolescents qui consomment du porno, c’est une atteinte à la liberté… On n’est pas à une incohérence près.

Les sites porno ont suffisamment d’argent pour qu’il y ait une levée de boucliers contre le gouvernement. Ils seront aidés par les associations de défense des libertés. Je vous dresse peut-être un scénario catastrophe, mais il ne faut pas être naïf.

Quoi qu’il arrive, même s’il ne se passe rien, le sujet aura été remis sur la table. Donc je suis ravi.

Un contrôle du gouvernement peut-il suffire en termes d’accès à la pornographie ? N’est-ce pas le rôle des parents ? La CNIL affirme que c’est « la logique de contrôle parental, conduisant à une responsabilisation du foyer pour limiter l’accès à des contenus sensibles [qui] semble la plus respectueuse des droits des individus ».

Dire cela, c’est être dans l’irréalité la plus complète, se croire dans un monde parfait. Aujourd’hui, les adultes consomment la pornographie à haute dose. Comment imaginer que ces adultes puissent l’interdire à leurs enfants ? Cela ressemble à l’histoire des parents qui fument tout en l’interdisant à leurs enfants. Cela ne tient pas debout.

Le problème de la pornographie est qu’il faut reprendre tous les fondements. On est obligé de repartir sur une page blanche, de reconstruire un peu tout, en prenant comme modèle les quelques millions de parents et d’enfants protégés qui s’abstiennent de ce type de contenus. Ils servent de référence, moyennant un effort extraordinaire des familles, mais ça peut marcher !

Une solution encore plus simple ne serait-elle pas tout simplement d’interdire la pornographie à tout le monde ?

Exactement : il est très insuffisant de protéger la jeunesse, au moins pour deux raisons. La pornographie est aujourd’hui parfaitement admise dans les familles. Un grand frère majeur, voire même les parents, pourront tout à fait faire accéder un mineur à la pornographie à l’insu de la mesure gouvernementale. Ensuite, bloquer l’accès aux mineurs ne règle pas le problème du tsunami pornographique qui va continuer à ravager la société.

Cette mesure n’est donc qu’un premier pas, certes intéressant, mais évidemment totalement insuffisant. Regardez la prostitution. Il est évident que s’il y avait des maisons de prostituées à tous les coins de rues, celle-ci prendrait des proportions énormes. C’est pareil pour le porno : il est gratuit et accessible partout. On pourrait presque dire comme pour l’école : gratuit, laïc et obligatoire.

Si les gens payaient pour s’adonner à la pornographie, cela calmerait le jeu.

Quel enjeu sociétal se cache derrière la pornographie ?

L’énorme débat est celui de la liberté. Aujourd’hui, il faut laisser les gens faire ce qu’ils veulent : cela ne nous regarde pas, sinon on est liberticide. C’est le raisonnement le pire qui puisse exister. On confond la liberté et la possibilité.

Pour y répondre, j’évoque l’assassinat. Si on est libre de faire tout ce que l’on veut, on peut tuer. On me répond que l’assassinat est mal. Très bien, il en est de même pour la pornographie qui est l’assassinat du cœur, de l’esprit et du corps. Il ne devrait y avoir aucune liberté de promouvoir la pornographie. Comme pour tout mal, il est possible de le faire, mais ce n’est pas une liberté. Notre système de pensée ne comprend plus cette différence car il considère qu’à partir du moment où l’on peut faire, on est libre de faire.

Le fond du problème est l’absence de référence à la morale, au bien et au mal. C’est le drame majeur de ce genre de sujet. Même dans le monde catholique, parler de morale serait « contre-productif ». Or, c’est la morale qui a fondé, depuis huit ou dix mille ans, les sociétés. Il n’y a pas de débat : c’est l’un des deux piliers sur lesquels repose l’homme. Et on veut la faire disparaître, même au sein d’institutions qui devraient en parler nuit et jour.

Un prêtre m’a dit un jour de ne pas parler de morale, de bien et de mal, mais du laid et du beau. C’est une aberration ! Le rôle de l’Eglise aujourd’hui est de reprendre en main la morale, et tant pis si ça gratte : c’est la vérité ! Sur des sujets aussi graves, il faut être intraitable.

Finalement, sans la religion, la transcendance, la pornographie est pratiquement un combat perdu. Seule la volonté de croire en quelque chose de supérieur qui sert de référence permet de lutter contre ce genre de dérive épouvantable.

La pornographie est « le fléau qui détruira l’Occident » me disait récemment un neuroscientifique, répondant à Alexandre Soljenitsyne : « On asservit plus facilement un peuple avec la pornographie qu’avec des miradors. »

Quels conseils donneriez-vous aux parents sur le sujet de la pornographie ?

Le premier conseil est de parler de la pornographie à temps et à contretemps. Surtout, ne pas se contenter d’évoquer le sujet une fois.

Ensuite, il faut reposer les fondements du bien et du mal, même s’il y a des conflits avec les enfants. Ces derniers n’aiment pas la soupe politiquement correcte, il faut leur dire les choses clairement.

Des filtres très puissants peuvent être introduits sur les portables pour surveiller les sites visités : il faut les installer avec les enfants en leur expliquant pourquoi.

Je conseille également de trouver un tiers, un ami, un grand frère, une tante… pour en parler avec les enfants. Afin que ces derniers aient un recours extérieur très sensibilisé et qui puisse prendre les devants.

Donner quelques lectures peut aussi transformer un enfant. J’ai moi-même écrit en 2017 un livre qui avait pour unique but d’ouvrir la discussion sur le sujet entre parents et enfants : Les Parfums du château. C’est un roman qui tire vers le bien, le beau, le bon, en racontant l’histoire d’une jeune fille qui parvient à sortir de la pornographie des amis improbables qui étaient tombés dedans.

J’ai eu au sujet de ce livre des témoignages incroyables, par exemple celui d’une famille que je n’avais jamais vue, qui m’a arrêté dans la rue pour me remercier car mon livre, après avoir tourné entre toutes les mains, a conduit un soir à une discussion de 4-5h autour de la pornographie, alors même que le mot n’avait jamais été prononcé dans la maison. Les deux jeunes filles m’ont dit que l’histoire les avait encouragées à s’en tenir écartées. Ce genre de petite chose contribue à reconstruire la toile de fond qui doit permettre de lutter contre ce fléau.

Il faut aussi évidemment protéger le domicile de tous les livres et films aux contenus pornographiques.

Enfin, si l’enfant est déjà tombé dans la pornographie, Stop au porno propose une cellule d’écoute composée de personnes très compétentes. C’est une solution anonyme qui peut permettre d’en sortir.

 

A lire également : « Saint-Valentin », la tristesse de l’amour sous vide

Marguerite Aubry

Marguerite Aubry

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