Une sainte amitié : l’affection fraternelle

Publié le 08 Juil 2023

Concours Jeunes Talents 2023 : premier prix

 

Il n’arrivait pas à dormir. Le sonneur de Saint-Germain-des-Prés avait fait retentir les cloches de l’église pour annoncer la troisième heure après minuit. Dans quelques heures, les frères se lèveraient pour prier, et lui n’avait toujours pas fermé l’œil. Il réfléchissait, il se rappelait, il riait et parfois, il pleurait. Il se remettait en mémoire tous ces moments passés en compagnie de ce camarade, pourtant si différent. Lui était vêtu de gris, tandis que son ami était en blanc. Lui était maigre, l’autre était gros. Lui commençait à enseigner, tandis que Thomas étudiait.

Trois éléments les rassemblaient : leur pauvreté, leur obéissance et leur chasteté. Une différence les séparait : leur ordre.

 

Jamais Giovanni di Fidanza n’aurait cru autant regretter un compagnon. Lorsqu’il était arrivé à Paris, sous le nom de Bonaventure, en habit franciscain, il n’avait en tête que trois choses : apprendre, prier, aimer d’un amour fraternel. Aujourd’hui, il enseignait, il priait et il aimait d’un amour vertueux.

« Oh oui, se disait-il en lui-même, il y a cinq ans, je souhaitais aimer mes frères, comme notre saint père François d’Assise me l’avait appris. Je voulais m’intéresser à chacun, m’arrêter devant chaque personne dans la rue, discuter avec eux, compatir avec eux. Quand j’y pense, c’est ce qui m’a amené à rencontrer ce bœuf muet, ce petit contemplatif un peu dans la lune. Il était tout mignon, dans son coin, et c’était charité que d’aller le voir. Mais maintenant, ce n’est plus de la charité ; ce n’est plus de la fraternité ; c’est de l’amitié. Avant, je pouvais aller voir tout le monde ; maintenant, je veux le voir lui. »

 

Décidément, ce lit le grattait. Il ne comptait plus le nombre de fois où il avait retourné son oreiller. Sa couverture était tombée et, en cette nuit de printemps, il préférait la laisser par terre. « Elle ne tombera pas plus bas », s’était-il dit machinalement, avant de revenir à son sujet du jour, ou plutôt de la nuit.

 

Cela faisait deux ans qu’il connaissait le dominicain. Ils s’étaient vus pour la première fois à l’entrée d’une salle de cours, juste avant un enseignement de maître Albert. Frère Thomas était assis, plongé dans sa pensée, tandis que ses camarades discutaient, ici de la Trinité, là de la nature, là-bas de la lutte incessante que menaient les séculiers contre les ordres mendiants. Lui ne parlait pas, il ne priait pas, il ne lisait pas. Il attendait. Bonaventure, turbulent de nature, n’arrivait pas à comprendre : « Comment cet homme peut-il rester là sans rien faire ? » Personne n’allait le voir. Les uns l’estimaient trop timide, les autres trop intelligent. Bonaventure, qui ne le connaissait pas, le trouvait trop seul.

Il avait donc décidé de se rapprocher de ce frère d’un autre ordre, calmement, pour ne pas brusquer sa méditation. « Un dominicain interrompu dans son travail est un dominicain râleur », disait-on dans le couvent de Saint-Germain. Lui, à l’inverse, aimait quand les gens le demandaient, quand ils le saluaient, même lorsqu’il priait. Il n’arrivait pas à comprendre.

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« Bonjour mon frère », commença-t-il. Aucune réponse ne vint, aucun mouvement de tête. « Encore un de ces religieux qui ne sont que dans la lune, se dit-il. Décidément, cet ordre est plus contemplatif que prêcheur. »

Avait-il pensé tout haut ? Avait-il fait un geste brusque ? Il n’en fut rien. Mais un souffle de satisfaction sortit soudain de la bouche du jeune étudiant dominicain et un sourire apparut lorsque frère Thomas releva la tête.

« Oh, pardon, s’excusa-t-il, je n’avais pas vu qu’on m’observait. J’étais en train de réfléchir sur la place que doit prendre la foi dans une réflexion intellectuelle. Et je crois que j’ai trouvé une solution : il faut croire pour savoir. »

Le franciscain avait l’habitude de s’adapter à ses interlocuteurs ; ainsi entra-t-il dans le jeu. Surtout que l’affirmation du dominicain frôlait l’hérésie.

– Mon frère, Je crois que vous êtes allé un peu vite, car la croyance est justement à la limite du savoir. C’est parce que l’homme n’arrive plus à répondre à ses questions qu’il a besoin d’une révélation .

– Ah, cher confrère ! Croyez-vous que je me trompe ou en êtes-vous sûr ? Ce serait bien orgueilleux de votre part d’en être certain. Non, vous êtes d’abord à l’étape de la croyance, qui permet de commencer la réflexion. Ce ne sera qu’après que vous pourrez être certain que j’ai raison. Ainsi, un acte de foi aura précédé votre savoir. »

En trois phrases, ce jeune dominicain avait répondu à son objecteur en attaquant sa propre argumentation. Bonaventure ne s’attendait pas à une telle réponse et lui qui avait l’habitude de faire durer la conversation, il préféra se taire et méditer. Quand tout est dit, on ne peut que faire silence.

Cet instant commença à gêner le franciscain. Décidément, il n’était pas fait pour ne rien dire. Thomas, lui, continuait de sourire, heureux d’avoir trouvé. Il rouvrit la conversation :

– Connaissez-vous maître Albert ?

– Je n’ai pas encore eu la chance de l’écouter.

– Vous verrez, c’est un homme très intelligent.

– Je pense qu’il ne dépassera pas mon maître, Alexandre de Halès.

– C’est un avis de franciscain.

– Je n’ai pas choisi mon ordre pour rien.

– Je pourrais dire la même chose du mien.

 

Cette discussion qui se transformait en querelle d’ordres avait été interrompue par l’arrivée de maître Albert dans la salle. Bonaventure se rappelait encore leu respect avec lequel frère Thomas avait salué d’une petite inclinaison le professeur. Maître Albert était un père pour le jeune dominicain, et c’était avec lui que frère Thomas était parti la veille de cette longue nuit.

 

Cinq jours plus tôt, l’ami Thomas, car les deux religieux initialement concurrents étaient en fait devenus amis, avait annoncé au frère Bonaventure son départ pour Cologne. Il accompagnait aître Albert dans son enseignement. Frère Thomas s’était progressivement rapproché d’Albert le Grand. Et d’élève, il était devenu disciple, et de disciple, il était devenu ami. Ainsi accompagnait-il le professeur dominicain dans sa mutation à Cologne.

Lui, Bonaventure, enseignant depuis un an, ne pouvait accompagner son ami dans ce voyage. Et, après deux ans mêlés de discussion, de promenades et de prières, les deux religieux se séparaient pour quelques années, sans savoir quand ils se reverraient.

 

Bonaventure reprit sa couverture, remit son oreiller en-dessous de sa tête, pria pour se reposer. Et, tandis que ses yeux commençaient progressivement à se refermer, une dernière pensée lui rappela la fin de ce cours, deux ans plus tôt, où frère Thomas s’était tourné vers lui pour lui glisser une petite phrase : « Merci d’avoir débattu avec moi tout à l’heure. » Et le jeune dominicain était reparti dans la rue, en direction du couvent Saint-Jacques, tandis que Bonaventure restait là, observant cet homme qui, après l’avoir combattu, l’avait finalement remercié.

Athanase

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