Notre quinzaine : Mourir peut attendre…

Publié le 04 Fév 2026
mourir opinion

En réaffirmant l’interdit de tuer, le Sénat a montré l’absence de consensus face à ces sujets. (Photo : Pixabay/Moshe Harosh)

> Éditorial de Philippe Maxence (n° 1848)

 

À l’heure où j’écris ces lignes, une première bataille a été remportée par les défenseurs de la vie. À la surprise générale, les sénateurs ont réécrit la proposition de loi sur l’euthanasie et réaffirmé l’interdit de tuer. Comme l’a souligné l’ECLJ, un des acteurs de ce succès, cette victoire d’un moment a montré l’absence de consensus face à ces sujets. Un mur s’est fissuré, légèrement mais suffisamment pour que les partisans acharnés de la mort se mobilisent aussitôt.

C’est ainsi que la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, n’a pas hésité à affirmer que « l’aide à mourir répond à une attente forte des Français» et a rappelé qu’elle s’engageait à « l’adoption du texte avant l’été 2026 pour une application avant la fin du quinquennat ». Contrairement à James Bond (No Time to Die), pour Yaël Braun-Pivet, mourir ne peut attendre…

La conquête de l’opinion

L’opinion ? Elle est la clef de voûte du système et l’enjeu à conquérir. Il s’agit là de l’un des nœuds du problème global auquel nous sommes confrontés depuis plus de deux siècles et pour lequel la question de l’euthanasie sert, à nouveau, de révélateur. 

Selon les principes de la démocratie moderne, le peuple serait souverain et la loi doit être l’expression de la volonté populaire. L’article 3 et l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui sert de préambule à notre actuelle Constitution, le stipulent de manière claire.

Dans ce cadre, la conquête de l’opinion s’avère un enjeu majeur. Le peuple est souverain mais il peut penser mal ou pas encore de la manière qu’il convient. D’où la nécessité de lui répéter, à temps et à contre-temps, la bonne parole ou, au minimum, d’instiller en lui le doute qui paralyse la volonté et annihile toute possibilité d’action réelle.

Il y a cependant plus grave. L’opinion n’est pas seulement un objet de conquête. Elle est à capter parce qu’elle est comprise comme étant en elle-même l’organe d’expression du bien et du mal, du vrai et du faux. À ce titre, la mort d’un vieillard dans un Ehpad ou d’une personne handicapée à vie ne peut s’évaluer au regard de principes moraux permanents ou d’une vision transcendante de l’homme, mais du développement de la prise de conscience des enjeux par l’homme contemporain.

La mort, la souffrance d’autrui, la faiblesse lui sont insoutenables ? La loi peut trancher et décider de la vie ou de la mort au nom même de l’évolution de l’opinion. Au besoin, on mobilisera les arguments économiques et financiers et les notions de dignité et de liberté pour la faire basculer. 

Groupes de pression

On l’aura compris, un tel système ouvre toute grande la porte à l’action des groupes de pression. Ceux qui ont les lumières doivent éclairer ceux qui sont encore aveuglés par leurs préjugés, les principes moraux et religieux ou, plus simplement, par une mauvaise évaluation de la situation réelle. Là encore, rien de bien nouveau, même si nous n’en avons plus le souvenir.

Lénine, par exemple, avait conceptualisé le parti communiste comme le guide du prolétariat, lui-même classe émergente de la société industrielle.

Dans les années qui précédèrent immédiatement la Révolution française, les salons des « philosophes » étaient les lieux d’échange des « bonnes » opinions qui orientèrent ensuite la rédaction des cahiers de doléances, comme l’a démontré admirablement l’historien Augustin Cochin. Les partis politiques ont ensuite continué dans ce sens, divisés eux-mêmes en courants mais réunis également par des groupes transpartisans comme la franc-maçonnerie ou d’autres officines, plus ou moins occultes.

Sans même parler des réseaux sociaux, le développement des médias a bien évidemment augmenté cette pression sur l’opinion. 

Un combat de longue haleine

Il faut bien sûr se réjouir de la réaction réellement inattendue des sénateurs. Il faut bien évidemment continuer à se mobiliser pour convaincre nos concitoyens et les parlementaires des enjeux réels que transporte une telle proposition de loi. L’ombre de la mort passe actuellement sur nos parents, nos grands-parents ou sur les personnes atteintes d’un handicap.

Mais, même si la bataille finale contre l’euthanasie était remportée, il faut garder à l’esprit qu’il ne s’agira que d’une victoire de répit. Tant que nous accepterons que le vrai et le faux, le bien et le mal découlent de la majorité, du vote et de l’opinion, la mort reviendra souffler sa pestilentielle haleine sur nos existences. Tant que nous n’aurons pas convaincu nos concitoyens et pris les moyens (politiques) adéquats pour le faire, nos victoires risquent d’être de courte durée. Oui, le combat est de longue haleine et la démobilisation, interdite.

 

>> à lire également : La guerre : quand le droit empêche de voir la justice 

 

Philippe Maxence

Philippe Maxence

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