> Tribune libre de Benjamin Blanchard, directeur général de SOS Chrétiens d’Orient
« C’est la pire guerre que j’ai connue dans ma vie. Ils plantent de la haine. Nous espérons que le Seigneur apaise les cœurs. » Le Père Grégoire, un prêtre grec catholique, est un homme au cœur lourd, triste et fatigué, mais plein de foi. C’est lui qui a accueilli notre équipe, il y a quelques jours, à Rabweh, à une vingtaine de kilomètres au nord de Beyrouth, au patriarcat grec melkite catholique. Il s’agissait de livrer des colis d’hygiène pour 130 déplacés chrétiens de la ville de Tyr et des villages de Baarachit, Safad El Battikh, tous situés dans le Sud-Liban.
La cargaison déchargée, alors que certains volontaires en profitent pour jouer avec les enfants et leur offrir quelques instants de joie dans le malheur qu’ils vivent, d’autres recueillent le témoignage de ces familles de déplacés.

© SOS Chrétiens d’Orient
Tous racontent la même histoire. Une tragédie qu’ils ont déjà connue il y a quelques mois… À l’automne 2024, ils avaient dû fuir la guerre et quitter leurs villages. Parce que pour beaucoup de déplacés, l’histoire se répète : une consigne de l’armée israélienne qui arrive par message sur le téléphone ; quelques affaires jetées dans une valise hâtivement bouclée ; un départ précipité pour fuir les futurs bombardements ; les bouchons, la cohue…
« On ne sait pas jusqu’à quand on doit rester ici », raconte, dans un français hésitant, Sleiman, un jeune garçon de 16 ans qui a dû quitter son village de Safad El Battikh, dans le sud du Liban, auquel il demeure très attaché et qu’il compte bien rejoindre dès qu’il le pourra.
Ces scènes de départs précipités, plus de 800 000 Libanais, à l’heure où j’écris, les ont connues. Pour un pays comme le Liban, cela veut dire que c’est plus de 12 % de la population qui a dû quitter son village, son quartier, pour prendre la route vers l’inconnu. Tout le sud du pays a été soumis à cet ordre d’évacuation. Et le 12 mars dernier, la zone concernée a été élargie de plusieurs kilomètres ! Les centres d’accueil officiels sont saturés ; les autorités sont dépassées ; l’aide internationale promise est largement insuffisante.
Voilà pourquoi nos volontaires intensifient leur action et multiplient les donations d’urgence. Lundi, ils étaient à Rabweh ; mardi et mercredi, ils étaient à Jeita et à Joun, deux monastères de l’Ordre basilien du Très-Saint-Sauveur, un ordre religieux grec catholique, qui accueillent des familles de déplacés. Là encore, SOS Chrétiens d’Orient leur a apporté des produits de première nécessité.
Dans les prochains jours, un convoi devrait partir apporter de l’aide aux familles chrétiennes de la ville de Tyr, qui ont fait le choix courageux de rester sur place ! Parce que, oui, de nombreux chrétiens ont refusé de quitter leur village, de laisser leur terre, leur église, d’abandonner leurs ateliers ou leurs champs. Ainsi, à Tyr, la grande ville côtière du Sud-Liban, Mgr Georges Iskandar et le Père Marios Khairallah, deux amis de SOS Chrétiens d’Orient, sont restés au chevet des deux cent familles chrétiennes de la ville.

Avec le Père Marios. © SOS Chrétiens d’Orient
S’ils se gardent d’influencer leurs paroissiens, le Père Marios m’a confié qu’ils resteront au sein de l’archevêché grec catholique malgré la guerre, comme ils l’ont fait en 2024 ; comme ils l’ont toujours fait. Il y a quelques jours, d’ailleurs, une bombe est tombée à trois cents mètres de l’archevêché, provoquant un immense incendie.
Le 12 mars, Mgr Iskandar procédait aux funérailles d’un jeune homme de son diocèse, Youssef, secouriste de la Croix rouge libanaise, tué par une frappe le 10 mars dernier. Le 12 mars toujours, trois jeunes chrétiens du village de Ain Ebel, qui étaient montés sur le toit d’une maison pour y effectuer de simples réparation, ont été tués par un drone israélien. C’est cela le quotidien des Libanais !
Et comment ne pas évoquer la mort tragique du Père Pierre el-Raï, curé de Qlayaa, un village entièrement chrétien du sud du Liban. Nous avions travaillé avec lui, ces dernières années, pour organiser – déjà – des distributions d’aide d’urgence pour les paroisses du Sud-Liban, touchées par la guerre. De l’avis de tous, c’était un pasteur aimé, un curé dynamique, une personnalité incontournable de la région !
Au début de cette guerre, le Père Pierre avait annoncé vouloir rester chez lui, dans son village. « Nos grands-parents ont travaillé durement à entretenir ces terres, à les cultiver… au prix de leur sueur et de leurs efforts, et ils ont beaucoup sacrifié pour les préserver » expliquait-il à la télévision. Quelques heures après, il était tué par un obus israélien. Il a été enterré le 11 mars.
Cette terre du Sud-Liban, les chrétiens ne veulent pas la quitter. C’est d’ailleurs une terre chrétienne depuis toujours. Le Christ lui-même a foulé le sol de l’actuel Liban, lorsqu’il prêchait à Tyr et à Sidon. Et les chrétiens libanais – on les comprend – en sont particulièrement fiers. Les chrétiens du Liban sont donc ici chez eux, et ce, depuis au moins deux millénaires. Voilà pourquoi, ils sont inquiets – et on les comprend aussi – quand ils entendent certains ministres israéliens évoquer une occupation, une annexion, ou encore la création d’une « zone tampon », une zone morte, vide d’habitants, qui séparerait le Liban d’Israël, afin d’éloigner les roquettes du Hezbollah des villes israéliennes.
Avant le 2 mars, le Liban était au bord du gouffre. Le pays était fragile : une économie exsangue, une émigration importante, un paysage politique fracturé, des tensions communautaires nombreuses, des ingérences étrangères quotidiennes… Aujourd’hui, le Liban tombe dans le gouffre ! Et le mot est faible.
Les Libanais crient au secours. À nous de les aider.
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