Notre Quinzaine : Face à la société liquide, la robustesse de la nature

Publié le 21 Oct 2026
société liquide

Pour guérir de la maladie moderne, rien de mieux que l’optimisme et l’abandon à la Providence.

> Éditorial de Philippe Maxence (n° 1864)

 

Au regard des événements qui se déroulent sous nos yeux, comment ne pas penser à saint Augustin affirmant dans La Cité de Dieu : « Que sont les empires sans la justice, sinon de grandes réunions de brigands ? » La violence liée au mouvement de lycéens en cours, les montages politiques pour discréditer ses adversaires, les heurts, parfois cinglants, entre membres d’un même camp dans la course à la première place, la manipulation de la jeunesse et d’une partie de la population en vue d’un « grand remplacement » assumé et revendiqué, la convergence des luttes qui associe postulats intersectionnels et cause palestinienne, autant d’exemples sans prétention à l’exhaustivité mais qui indiquent le climat mental, culturel et politique dans lequel nous vivons.

De celui-ci, une chose est certaine : la justice en a été évacuée. Le bien commun n’est plus envisagé. Et l’État, notion qui mérite il est vrai une définition précise, n’est plus ordonné qu’à la satisfaction des envies du moment.

Un basculement anthropologique

Dans L’Archipel français (Le Seuil, 2019), Jérôme Fourquet a théorisé le passage d’une nation née du pacte de Clovis et constituée par cet héritage à un ensemble de communautés aux trajectoires de plus en plus divergentes. D’une communauté de destin, nous sommes passés à une juxtaposition des destins, différents et souvent opposés. Aujourd’hui, il va plus loin dans Homo occidentalis (Le Seuil), avec une approche relevant cette fois de la psychologie sociale. En résumé, nos sociétés connaissent un véritable basculement anthropologique en passant d’une exigence verticale à une « dissociété » (le mot et concept sont de Marcel De Corte) horizontale et liquide (selon le concept de Zygmunt Bauman).


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Poussant jusqu’au bout son approche, il estime que l’ancien régime anthropologique versait dans une pathologie dominante, la névrose (l’individu écrasé par le poids des obligations sociales), alors que son pendant actuel conduit à la dépression de l’individu isolé. La jouissance sans entrave et l’accomplissement de soi se révèlent finalement des impératifs trop lourds à supporter pour l’individu qui, ne pouvant plus s’appuyer sur des structures sociales pérennes, tombe dans la prostration, le narcissisme de masse (le concept est de Christopher Lasch), les antidépresseurs, la solitude ou l’instabilité.

La force du bien

Ceux qui ont lu L’Intelligence en péril de mort (1) de Marcel De Corte, livre paru pour la première fois en 1969, ne seront nullement étonnés de ce constat et de cette analyse. Le philosophe belge, s’appuyant sur la philosophie d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin, sur une vaste culture classique et un sens aigu de l’observation du réel, avait déjà dressé le diagnostic de la maladie moderne tout en proposant, pour sa part, une ordonnance pour la guérir.

C’est peut-être là la différence radicale entre des analyses qui se rejoignent mais dont la plupart restent au seul plan du constat. Plus encore, De Corte en donnait l’esprit général qui en constitue peut-être la clé. Il le résume, à sa manière, dans un article paru dans La Nation française (20 novembre 1957) :

« La réaction anarchique des organes contre la maladie a des règles qu’il faut connaître : le bon médecin les devine et en dégage le sens. Mais cette stratégie serait inopérante sans une qualité fondamentale que j’appellerai volontiers, bien qu’elle soit, paraît-il, l’apanage de la Gauche, l’optimisme. Disons un optimisme viril, robuste, massif même en ce sens qu’il ne se laisse pas entamer. J’ai souvent constaté que le médecin optimiste, intelligent bien sûr, mais rondouillard si j’ose dire, et pétant de santé, guérissait plus promptement que son confrère malingre et triste. Il possède une sorte de magnétisme que les Anciens avaient admirablement analysé : Bonum est diffusivum sui, le bien rayonne et galvanise. »

Plus loin, il ajoute :

« Ce qui manque le plus à bon nombre de contre-révolutionnaires, c’est sans doute cette confiance allègre et lucide en la nature, cet abandon actif à la Providence qui ordonne l’univers. Ils achoppent devant le problème du Mal. La tare essentielle des divers fascismes fut leur pessimisme. Aussi leur conception de l’ordre s’avéra-t-elle extérieure : celle d’une prison ou d’un régiment. Ce fut la cause profonde, peut-être unique, de leur échec. Car l’homme a naturellement faim et soif de bonheur. C’est sa tendance fondamentale. » (2)

Ne l’oublions pas à l’heure où la maladie se répand et alors que se multiplient les foyers d’infection. Nous avons non seulement les moyens de diagnostiquer la cause de la pathologie mais aussi les moyens de la guérir à la condition de n’oublier ni la robustesse de la nature humaine ni l’œuvre de la Providence.

 


1. Marcel De Corte, L’Intelligence en péril de mort, Éditions de L’Homme Nouveau, 288 p., 17 €.

LIntelligence en peril de mort scaled société

2. Je remercie vivement Adrien Peneranda, directeur de la collection « Marcel De Corte » chez Hora Decima, de m’avoir fait connaître ce texte.

 

>> à lire également : La santé, cache-sexe de l’idéologie progressiste

 

Philippe Maxence

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