> Tribune libre de l’abbé Thierry Blot
Cette brève réflexion a pour seul objet de mettre en évidence le sous-diaconat à partir d’une célèbre enluminure du sacramentaire carolingien de Marmoutier et d’une belle méditation de Mgr Alberto José González Chaves (*).
« Les ordres ecclésiastiques majeurs et mineurs », tel est le titre que l’on pourrait attribuer à l’enluminure du sacramentaire de Marmoutier (1), réalisé autour de 845 à la demande de Rainaud, abbé de Marmoutier. Les sacramentaires sont des ouvrages liturgiques conçus pour la célébration de la messe, ils contiennent les différents textes prononcés par les célébrants.
Cette page présente l’image frontispice du manuscrit sur laquelle les huit ordres ecclésiastiques sont identifiés avec leurs attributs pour les ordres majeurs et avec les attributs et les légendes pour les ordres mineurs. Le contenu et la conception même de cette enluminure visent à montrer la cohérence du sacrement de l’Ordre et de la hiérarchie de l’Église. Les deux registres superposent les ordres majeurs (évêque, prêtre et diacre) au-dessus des ordres mineurs (sous-diacre [2], exorciste, acolyte, lecteur et portier) les deux groupes étant séparés l’un de l’autre par deux bandes de couleur pourpre où se distingue un texte à l’encre d’or.
Une hiérarchie ascendante
La hiérarchie ascendante se reproduit dans chaque registre : en haut, l’évêque sur un trône domine le prêtre et le diacre ; en bas, le sous-diacre, qui se tient sur une estrade, au sommet d’un monticule, domine les autres ordres mineurs.
Au sommet se tient l’évêque, incarnation de la Tradition apostolique, que son trône et son nimbe doré montrent visuellement comme celui qui tient la place du Christ Grand Prêtre au sein de la communauté ecclésiale. Comme l’affirmera bien plus tard le concile Vatican II, l’évêque est revêtu de la « plénitude du sacerdoce ».
Le prêtre et le diacre aux nimbes orangés sont respectivement présentés comme ses coopérateurs et assistants : le prêtre, assis comme l’évêque et revêtu comme lui du sacerdoce, mais placé plus bas que lui, a reçu de ce dernier le pouvoir sacramentel, comme l’indique la position en écho des mains des deux personnages. Le diacre, debout à droite, tenant une bible, assiste l’évêque pendant la liturgie.
L’enlumineur a aussi pris soin de nimber les ordres mineurs, mais, cette fois, les nimbes ne sont pas dorés mais simplement couverts d’ocre, rappelant que l’intensité lumineuse réfléchie par les êtres est une théophanie, dans la mesure où elle correspond à l’importance de la présence de Dieu agissant en eux.
Placé à la verticale de l’évêque, accolé au cadre, se tient un séraphin. Il signale l’origine divine du pouvoir de transmission de l’évêque, et cette origine céleste est précisée par l’inscription encadrant le nimbe doré dans l’image : elle rappelle que seul un évêque peut conférer l’épiscopat. Il s’agit là d’une affirmation de la continuité apostolique : c’est par l’évêque seul que provient l’autorité, celle du Christ Prêtre mise en œuvre en son nom dans la liturgie. Ce pouvoir est ensuite redistribué à chacun des ordres mineurs, dont la mission est de porter la grâce de Dieu dans la vie quotidienne de la communauté chrétienne.
Par ailleurs, le Tétramorphe (3) distribué aux quatre cartouches d’angle de l’enluminure renforce l’identification de l’évêque avec le Christ pour faire apparaître l’Église institutionnelle comme la société parfaite présente au milieu du monde.
Un ordre sacré
Le sous-diaconat et les ordres mineurs – aujourd’hui supprimés dans la discipline liturgique et canonique « ordinaire » après le motu proprio Ministeria quaedam (1972) – n’étaient pas de simples fonctions pratiques ni des étapes décoratives sur le chemin du sacerdoce. Ils demeurent là où ils sont conservés, une véritable « montée » vers l’autel et, spécialement pour le sous-diaconat, un ordre sacré qui introduit déjà dans l’orbite stable du clergé majeur, avec des obligations graves : le célibat perpétuel et la récitation intégrale de l’Office divin.
Jusqu’au sous-diaconat, le séminariste a reçu la tonsure – signe de consécration – et les ordres mineurs : portier, lecteur, exorciste et acolyte. Ce sont des degrés préparatoires et nécessaires. Toutefois, le sous-diaconat marque un seuil : il ne s’agit plus seulement de servir ; il s’agit d’appartenir d’une manière définitive. Le sous-diacre touche le calice, prépare l’autel, chante l’épître, soutient le livre sacré, purifie les vases. Il ne consacre pas, mais il est déjà dans le cercle immédiat du Mystère divin. Il vit dans la pénombre sacrée du Saint des Saints, à un pas du feu de l’autel du Saint Sacrifice…
Dans sa Vie de Saint Dominique de Silos, au XIIIe siècle, Gonzalo de Berceo (v. 1198-1264) a peint la Scala sancta de quatre degrés sacrés :
Tel était comme l’argent le jeune portier,
L’argent devint or quand il fut épistolier,
L’or marguerite en évangélister,
Quand il devint prêtre il ressembla à l’étoile.
L’« épistolier » est ici le sous-diacre. Jusqu’alors, l’argent de celui qui monte les degrés a été poli : c’est la fidélité attentive dans les ordres mineurs. Mais quand il reçoit la charge solennelle de proclamer l’épître – d’être la voix de l’enseignement apostolique dans l’assemblée – l’argent devient or. Ce n’est pas encore la perle du diacre, ni l’étoile radieuse du prêtre ; mais c’est déjà de l’or. Un or qui ne brille pas pour lui-même, mais qui reflète une lumière plus grande.
Il y a dans cette métaphore médiévale une théologie profonde : la grâce n’annule pas la nature ; elle la purifie et l’élève. L’argent ne disparaît pas : il se transfigure. Le jeune clerc, formé dans la discipline, éprouvé dans la fidélité, en assumant le sous-diaconat devient un homme de l’autel, un homme de la promesse irrévocable du célibat, un homme de l’Office divin.
La récitation de l’office divin
De fait, l’un des aspects les plus éloquents du sous-diaconat est que, dès ce moment, le candidat s’oblige au célibat perpétuel et à la récitation quotidienne de l’Office divin. Ce n’est pas une simple norme juridique : c’est un signe théologique.
Le célibat n’est pas une renonciation triste, mais une anticipation eschatologique. Le sous-diacre déclare avec sa vie que le Christ suffit, que le Royaume de Dieu est réel, que l’autel est le cœur de son existence.
Et l’Office divin – ce fleuve ininterrompu de psaumes, d’hymnes et de lectures – l’introduit dans la respiration même de l’Église. Dès ce jour, sa voix s’entrelace avec celle des moines, des vierges consacrées, des prêtres et des fidèles qui sanctifient le temps. Le sous-diacre commence à vivre, de manière stable, ce qui sera son identité future : un homme ordonné in sacris et séparé pour le sacrum, non pas séparé du monde, mais livré pour le salut des âmes depuis l’autel du Saint Sacrifice.
Le rétablissement du sous-diaconat et, peut-être a fortiori, des ordres mineurs, pour les séminaristes de la discipline dite « ordinaire » contribuerait à mieux mettre en évidence la doctrine catholique du sacerdoce en illustrant clairement la continuité, la gradualité et la beauté symbolique de chaque degré vers le sacerdoce, ce prêtre de la Nouvelle et Éternelle Alliance qui offre le Saint Sacrifice in persona Christi capitis.
*. Alberto José González Chaves : Né à Badajoz en 1970, il a été ordonné prêtre à Tolède (Espagne) en 1995. Nommé chapelain de Sa Sainteté par le pape Benoît XVI, il est rentré en Espagne. Actuellement, il se consacre pleinement à la prédication, à la direction spirituelle et à l’écriture.
1. Autun, BM, ms 19 bis, fol 1v., 845-850.
2. D’abord considéré comme un ordre mineur, l’Église latine élève le sous-diaconat, à partir du XIIᵉ siècle, au rang d’ordre majeur, en y attachant l’obligation du célibat et de la prière de l’Office divin. Saint Thomas d’Aquin explique que le sous-diaconat fait partie des ordres majeurs, car il donne un pouvoir sur les vases sacrés (le calice et la patène), alors que les ordres mineurs n’ont de pouvoir que sur les matières non consacrées (Supplementum, q. 37, art. 2).
3. Le Tétramorphe est l’ensemble de quatre symboles ou créatures ailées (un homme ou un ange pour Matthieu, un lion pour Marc, un taureau pour Luc et un aigle pour Jean) représentant les quatre évangélistes.
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