La pause liturgique : Offertoire Justórum ánimæ (Toussaint)

Publié le 24 Oct 2026
kyrie alleluia saint pierre petrus Toussaint

Solennité de la Toussaint & Commun des martyrs

Traduction

Les âmes des justes sont dans la main de Dieu ; aucun tourment n’a de prise sur eux.
Aux yeux de l’insensé, ils ont paru mourir ; mais ils sont dans la paix.

Sagesse 3, 1-3

 

Commentaire spirituel

Bien que la fête de la Toussaint, comme l’indique son nom, soit fixée au calendrier dans le sanctoral, elle se rattache étroitement aux grandes solennités du mystère rédempteur. Cette solennité, qui réunit en une même dévotion tous les saints de tous les temps, connus ou inconnus, est en réalité la fête du Christ total, la fête par excellence de l’Église, corps mystique dont le Christ est la Tête, c’est-à-dire le membre le plus éminent.

La Toussaint est la fête de la sainteté, ce fruit savoureux cueilli sur l’arbre de la croix, que l’homme est invité à partager avec Dieu et les Anges dans le Ciel. Au terme du cycle liturgique, à la manière d’un bel arc-en-ciel, elle unit harmonieusement les diverses teintes de la sainteté qu’a détaillées le sanctoral au cours de l’année et à laquelle la série des mystères du Christ nous donne accès, en même temps qu’il la propose à notre contemplation sous sa forme la plus parfaite. Le Christ est le seul saint, chantons-nous dans le Gloria de la messe, et il est à ce titre cause exemplaire et efficiente de toute sainteté.

Une grande richesse doctrinale est donc contenue dans cette fête et il n’est pas étonnant de retrouver cette richesse au plan musical, dans les pièces qui constituent la messe de la Toussaint. Le formulaire des pièces chantées de cette solennité représente incontestablement un des plus beaux ensembles du répertoire grégorien. De l’introït à la communion, toutes les pièces, sans exception, sont des chants d’une grande valeur expressive.

L’introït Gaudeámus, chanté de nombreuses fois tout au long de l’année liturgique, est certainement le plus connu et il remplit ici parfaitement sa mission en donnant le ton de cette solennité qui est surtout une fête de joie. Le graduel Timéte est une gracieuse invitation à la confiance qui a caractérisé chaque vie de saint : rien ne manque à ceux qui cherchent le Seigneur et s’abandonnent entre ses mains. L’alléluia Veníte ad me laisse, de façon chaleureuse, la parole au Seigneur qui se fait lui-même récompense éternelle. La communion Beati mundo corde puise dans le trésor des Béatitudes pour montrer le chemin concret de la sainteté aux fidèles qui vont s’en retourner chez eux à la fin de la messe.

Dom Gajard a donné un splendide et long commentaire de l’offertoire Justórum ánimae. Il commence par regretter que les offertoires soient souvent délaissés par les chorales, tout en comprenant que les autres pièces soient à privilégier si l’on ne veut pas sacrifier la qualité à la quantité. Mais du coup, certains chefs-d’œuvre sont ignorés. Il en cite un certain nombre et l’offertoire de la Toussaint, qui est en fait celui du commun des martyrs, n’est pas la moindre de ces splendeurs ignorées.

Le maître de chœur de Solesmes compare ensuite le Justórum ánimæ de la Toussaint au Stetit ángelus de la messe de saint Michel qui en est probablement l’original musical, et il avoue sa préférence pour la copie, en affirmant que celle-ci semble bien dépasser le modèle en inspiration.

Dom Gajard détaille alors avec beaucoup de complaisance cette totale harmonie qui existe, dans cet offertoire, entre le texte et la mélodie. C’est bien ici que l’on peut dire de la mélodie qu’elle épouse littéralement le texte. Le compositeur a su faire d’elle une aide qui lui est semblable, en adaptant au mieux ces deux éléments si importants en matière de chant sacré.

La traduction ne présente aucune difficulté. « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu ; aucun tourment n’a de prise sur eux. Aux yeux de l’insensé, ils ont paru mourir ; mais ils sont dans la paix. » (Sg 3, 1-3). Le texte de l’offertoire omet un passage qui s’insère juste avant la mention de la paix, et qui délivre le même message : « leur départ est compris comme un malheur, et leur éloignement, comme une fin ».

Ce texte magnifique du dernier en date des livres sacrés de l’Ancien Testament, est un témoin privilégié de l’espérance d’Israël en la vie éternelle et d’une conception épurée de la rétribution. Dans l’Ancien Testament, la mort, surtout la mort violente, est considérée comme une malédiction, comme le châtiment mérité du péché, tandis qu’une vie et une mort paisibles sont l’indice de la bénédiction de Dieu.

La spiritualité des livres sapientiaux oriente vers une autre interprétation. La mort de l’innocent ou du juste, en effet, pose un gros problème, constitue même un scandale que la théologie traditionnelle d’Israël ne parvient pas à résoudre. Le livre de la Sagesse, après certains psaumes, après certains enseignements prophétiques (par exemple Isaïe et le poème du serviteur souffrant, au chapitre 53), laisse entrevoir que la mort du juste est au contraire glorieuse aux yeux de Dieu et bénéfique à l’humanité tout entière. L’immortalité de l’âme est affirmée clairement, comme aussi et du même coup la primauté de la vie éternelle sur la vie terrestre.

C’est bien tout le message de notre offertoire. Toute vie humaine est dans la main de Dieu, mais cette main n’a plus rien de redoutable pour l’âme du juste. C’est la main d’un père ou d’une mère. Avec la certitude d’être aimée, cette âme devient capable des plus grandes victoires jusque dans les plus grandes souffrances et jusque dans la mort. Le Christ viendra sceller ce message dans sa propre mort, il donnera tout son sens au martyre comme à toute mort chrétienne, à tout combat spirituel ou temporel pour l’amour de Dieu.

Il ne s’agit pas de stoïcisme. L’héroïsme chrétien ne se préoccupe pas de l’homme et de sa grandeur mais de Dieu. La souffrance n’est pas niée, elle est assumée dans l’amour, elle est dépassée par l’amour. Et alors c’est la paix, la paix de Jésus sur la croix qui descend parmi les hommes pour  envahir les cœurs, la paix qui est plénitude de joie et rayonnement ultime de l’amour.

Ajoutons que la doctrine de ce verset de l’Écriture, mis en musique dans l’offertoire, s’harmonise parfaitement avec celle contenues dans les autres pièces de la messe de la Toussaint. La mort, même violente, n’est pas la réalité la plus terrible, c’est le péché avec ses funestes et éternelles conséquences.

Le graduel invite alors à craindre le Seigneur et affirme que celui qui cherche Dieu ne peut manquer d’aucun bien et surtout pas du bien de la vie, puisque Dieu est la Vie. L’alléluia nous indique qu’au-delà du combat, il y a le repos, ce repos dont la liturgie des défunts développera le thème avec beaucoup de bonheur, en l’associant à celui de la lumière (Réquiem ætérnam et lux perpétua). Quant à la communion, elle mentionne explicitement la béatitude des persécutés, qui, comme les cœurs purs et les artisans de paix, s’empareront du Royaume des Cieux.

Ici, dans l’offertoire, la mélodie exprime une sorte de défi, dans le contraste saisissant, que manifeste la dernière phrase, entre l’appréciation erronée du monde au sujet des martyrs et la réalité de cette paix qui les envahit. C’est aussi toute la fierté chrétienne qui se manifeste face à la haine des ennemis de Dieu qui croyaient avoir eu le dernier mot. Or le dernier mot c’est précisément l’alléluia, lancé comme une acclamation de triomphe, dans un mouvement presque impétueux.

 

Commentaire musical

Justorum animae Partition toussaint

 

On peut souligner alors, pour l’ensemble, tout l’a propos du choix du 1er mode, mode de la paix, qui imprègne complètement cette pièce, d’un bout à l’autre. Le message de ce chant est vraiment celui de la paix chrétienne passant à travers toutes les souffrances de la vie, et jusqu’à travers la mort, pour aboutir dans la paix de Dieu.

En ce qui concerne l’interprétation, la pièce devra être donnée dans un mouvement d’ensemble assez léger, mais susceptible de variations de tempo et d’intensité notables. L’intonation est légère, presque vive, elle fait penser aux intonations typiques d’un 6ᵉ mode, par exemple celles de l’introït Omnes gentes du septième dimanche après la Pentecôte. Il convient en tout cas de bien marquer l’accent de justórum. À partir de ánimæ, le mouvement devient tout de suite plus calme.

Dom Gajard montre que toute cette première partie (les deux premières phrases mélodiques) est très ornée, très chargée de neumes. La main de Dieu, en particulier, est mentionnée avec beaucoup de complaisance et il faut donner à ce passage le plus grand legato possible. C’est la main amoureuse du Père, sa tendresse, sa souplesse, qu’il s’agit d’exprimer. Prendre avec retenue l’accent de Dei, mis en valeur par la virgule qui précède. Toute cette première phrase, après l’intonation, doit être menée de façon très égale, dans un tempo plutôt large. Les tourments, il n’en est pas encore question, c’est la paix de l’appartenance à Dieu qui domine.

La deuxième phrase devient plus dramatique et l’élévation mélodique sur et produit un effet nouveau. Mais il faut surtout garder quand même le legato propre au premier mode. Tout est immergé dans la paix, même si celle-ci ne sera mentionnée qu’à la fin. On doit néanmoins affirmer le non si expressif qui atteint déjà le sommet mélodique sur lequel la dernière phrase reviendra à plusieurs reprises, et l’accent de tanget. La descente sur illos amène quant à elle directement la mention de la souffrance et la fixation de la mélodie au grave.

À partir de torméntum, l’atmosphère change, elle devient plus lourde, un peu oppressante. La mélodie va se camper résolument dans le grave jusqu’à la fin de cette phrase et tout le long de la suivante. Le tempo va s’élargir de plus en plus, à mesure d’ailleurs que l’ambitus mélodique va se rétrécir. Malítiæ doit être chanté de façon très large, on doit presque le décomposer, comme y invite le syllabisme. Ici aussi on peut reconnaître la grande unité du texte et de la mélodie.

La phrase suivante commence au grave et s’y tient. En commençant piano et lentement, on fait ressortir le mystère d’une vie apparemment perdue aux yeux du monde. C’est comme un chuchotement qui semble exprimer l’échec du juste devant la mort. Mais on sent également dans cette phrase sépulcrale le caractère insidieux et erroné du jugement du monde. Les insipiéntium, ce sont aussi les bourreaux des martyrs, qui ont éprouvé leur foi, sans scrupule, avec la violence de la bête.

Tout ce passage doit donc être très expressif, de plus en plus large, jusqu’à insipiéntium mori qui doit être très large et très intense. On doit presque marteler ces deux mots. Le monde rend son jugement, les faits semblent lui donner raison. Et avec le mot mori, tout semble dit, c’est fini. Un grand silence s’établit.

Dom Gajard évoque le son du glas et il remarque : « Il ne faudrait pas forcer beaucoup cette lourde récitation pour lui donner un caractère lugubre ; mais ce serait tomber dans le romantisme et il n’est pas besoin d’exagérer ainsi pour lui conserver tout son sens. » Le chant grégorien ignore le théâtre ou le cinéma, il nous plonge au cœur de la réalité, il nous fait rejoindre en vérité, sans fard, avec humilité, les drames si nombreux de l’histoire de l’humanité.

Sur la tombe de la petite Jeanne-Marie, martyrisée de façon si terrible le jour de la fête du Sacré-Cœur, en 2003, on peut lire ce simple poème acrostiche : 

Je n’étais qu’un bouton, pas encore une fleur,
Et j’ai donné mon fruit, mûr au fond de mon cœur,
Au rendez-vous fixé par Jésus mon Sauveur.
Ne pleure pas, Maman, j’ai franchi la laideur,
Ne pleure plus Papa mais pense à la douceur,
Elle inonde mes jours, oui pense à mon bonheur.
Maintenant ma beauté se donne et resplendit,
Au sein de cette Église où vous m’avez blottie.
Reconnaissez l’amour, croyez qu’il m’a choisie,
Il passait dans le vôtre et je m’y suis nourrie,
Et c’est notre victoire et celle de la Vie.

Et c’est alors que jaillit l’admirable dernière phrase. Un jaillissement, oui, celui d’une résurrection, mais tout imprégné de ce dernier mot qui définit à lui seul ce passage mélodique, la paix. En vérité, les âmes des justes, après les épreuves de cette vie, sont dans la paix, dans le sein de Dieu. Il n’y a pas de sentiment de vengeance chez eux, ils sont comblés par Dieu. Leur âme est légère.

Écoutons encore dom Gajard décrire ce merveilleux jaillissement :

« Après la sévère récitation unissonique immédiatement précédente, nous voici en pleine floraison vocalique. Après le resserrement et l’ambitus restreint des courbes mélodiques du début, évoluant toujours autour de la tonique, voici que la mélodie s’abandonne, sans aucune contrainte, à sa propre inspiration, à tel point qu’il devient quasi impossible de préciser en quelle modalité on est. Elle agrandit les intervalles, se déploie sur toute l’étendue de la gamme, touche partout, sans se fixer nulle part. Imagine-t-on quelque chose de plus souple, de plus libre ? Tout est lumineux, tout chante. C’est la joie débordante, la réponse victorieuse, triomphale, comme une sorte de défi, à tous les persécuteurs. »

Le déploiement mélodique de autem, déjà pressenti dans le et non tanget où l’on atteignait le Do aigu, doit donc être léger, aérien, il doit exprimer la paix absolue du Ciel. Donc, il ne faut surtout pas crier, il ne faut aucune tension, c’est au contraire l’envol des âmes des justes qui est signifié. Et pour cela, il faut bien faire sentir les notes au levé, avant les longues notamment. On peut difficilement situer exactement l’apex de cette phrase mélodique. C’est plutôt tout ce passage qui est l’apex de la pièce.

Et il ne faudrait pas trop faire sentir les crescendo et decrescendo indiqués par la courbe mélodique. Ce doit être quelque chose de discret, de très uni. On doit être au Ciel durant tout ce passage et on ne doit revenir sur Terre que sur la finale de autem qui va amener la dernière incise, au grave, et qui nous délivre le secret de ces âmes récompensées, destiné à devenir aussi notre secret : la paix. « Recherche la paix et poursuis-la ». Notre vie spirituelle et le labeur quotidien de notre existence reçoivent ce message, pour nous plein d’espérance. Nos vies ont un sens, nos souffrances ont un terme. Le dernier mot n’est pas mori mais pace.

L’alléluia final doit être, lui, très bien envoyé, en grand élan. C’est une acclamation. C’est la signature de la joie chrétienne. Le torculus épisématique doit être léger, il ne faut surtout pas s’y arrêter, il nous conduit vers ce qui suit. Tout doit se dérouler toujours dans le grand legato du protus, mais avec un tempo beaucoup plus rapide que ce qui a précédé. On doit bien faire sentir le contraste. Il ne faut ralentir qu’à la toute extrémité, sur l’accent du mot et la cadence finale qui doit être posée très nettement.

Tel est le chef-d’œuvre de la messe de la Toussaint. Il nous parle du Ciel rendu présent sur la Terre, de l’éternité déjà commencée. Les vraies valeurs ne sont pas celles du monde, mais celles de Dieu. Vivons dans sa main et sous son regard, et la paix fera son chemin, en nous et autour de nous. Infailliblement.

 

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Un moine de Triors

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