> Conte de Noël inédit
Le Retour de l’enfant
Les églises de chaque village se remplissaient de fidèles venus assister, les corps emmitouflés, à la première des quatre messes de Noël, celle de la Vigile. Les cannes frappaient les pavés gelés et la soie des robes froufroutait autour de leurs paniers. Dans cette effervescence, un homme passait, un sac de voyage rabattu sur l’épaule.
– La route est dure ? L’homme ralentit le pas à la sortie du village qu’il venait de traverser et regarda son interlocuteur. Cheveux courts et petite moustache, cet autre marcheur croisait son chemin, s’aidant d’un bâton de marche. Dans un sourire, il dit encore : « Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé. Sur la route montante. Traînée, pendue aux bras de ses grandes sœurs, qui la tiennent par la main, la petite espérance s’avance. »
Le sourcil froncé, l’homme le regarda un court instant avant de reprendre sa marche.
***
Allongés dans deux lits en fer rangés côte à côte dans la soupente, Alexis et Mahault dormaient tous deux du sommeil des bienheureux, un santon de crèche dans chaque main. Un bruit de chute, montant de la rue, leur fit ouvrir doucement les yeux d’un même mouvement. Ils se regardèrent avant de sauter sur le plancher rugueux et de rejoindre l’œil de bœuf qui donnait sur le bourg. Le front appuyé contre la vitre froide, la chemise de nuit beaucoup trop longue pour leurs frêles petits corps de sept ans, ils restèrent là à guetter ce qui avait bien pu les réveiller l’un et l’autre.
Tout en bas, la rue faiblement éclairée se recouvrait d’une fine couche de neige, qui tombait depuis peu, blanche et délicate. Mais ce n’était pas cela qui les avait réveillés. C’était un vieillard, — du moins aux yeux des enfants –, qui avait dû glisser sur cette première neige et se tenait assis sur le trottoir, la jambe douloureuse et l’air piteux.
« Il s’est peut-être cassé quelque chose ! S’exclama la petite fille avec effroi.
– Tu as raison, viens, mettons nos chaussures, nous allons l’aider ! Lui répondit aussitôt son cousin.
– Mais il fait nuit ! Et il n’y a personne dans la maison. »
Et sans écouter les protestations de sa cousine, il l’entraîna dans les escaliers, lui tendit sa cape de laine, enfila la sienne avant de s’enfoncer dans le froid de la rue où ils rejoignirent prudemment monsieur L’Ancien, qui essayait tant bien que mal de se relever. Ils l’aidèrent de leur mieux, malgré sa réticence :
« Que faites-vous ici ? Vous ne devriez pas être à la messe une nuit pareille ?
– Nous sommes trop petits, répliqua Mahault, en accompagnant sa réponse d’une moue dépitée.
– Et vous ? », demanda innocemment Alexis.
Mais le vieillard se contenta d’un mouvement de main accompagné d’un grognement pour chasser la question. Dans le même temps, ils étaient déjà parvenus, cahin-caha, jusqu’à la porte d’une maison cossue sur la place principale, en face de l’église. Pendant que Mahault réchauffait et veillait le blessé, Alexis courrait à la porte du docteur. Mal réveillé, celui-ci le suivit dans la rue enneigée, puis posa canne et chapeau dans l’entrée avant de pénétrer dans le salon du vieillard. Il s’empara de son stéthoscope, s’approcha de la profonde bergère et commença son auscultation. En même temps, il interrogeait son patient sur sa balade nocturne :
« Je voulais simplement me rendre jusqu’à la falaise, comme chaque Noël.
– Une nuit pareille !
– Oui, tout le monde est à l’église la nuit de Noël, même les pêcheurs.
– Une chance que je n’y aie pas été à l’église, moi, cette nuit !
– Vous n’y allez pas plus que moi, Docteur.
– Haha c’est bien vrai ! On doit bien être les seuls ! Avec ces deux enfants… qui devraient être dans leur lit !
– Oh mais nous ne sommes pas fatigués du tout vous savez ! »

By the fireside, par P. S. Kroyer.
Après avoir diagnostiqué une bonne foulure et quelques hématomes, et préconisé repos et calmants, le docteur reprit ses affaires et s’empressa de retrouver son confortable intérieur sans plus se préoccuper des enfants. Ceux-ci, après avoir fait le tour des pièces du rez-de-chaussée, revinrent dans le salon interpeller le pauvre homme.
« Dites monsieur, où se trouve votre crèche ? Et votre sapin ?
– Et toutes vos décorations ? Où sont-elles ?
– Je n’ai pas le cœur à la fête mes enfants. Je ne fête plus Noël.
– Vous n’y croyez pas ?
– Oh si ! Je ne suis pas comme ce païen de docteur !
– Alors ? Insista le garçon. C’est à cause de votre fils ?
– Comment sais-tu que j’ai un fils ? Et comment sais-tu que c’est à cause de lui ?
– Tout le monde le sait monsieur L’Ancien. Tout le monde dit qu’il est parti se faire marin parce que vous étiez grognon, et que vous êtes grognon depuis qu’il est parti ! »
Abasourdi par cette réponse franche et directe, le blessé se trouva à cours de parole, attitude tout à fait contraire à ses habitudes.
« Voulez-vous que nous décorions pour vous ? Proposa Mahault en brandissant les santons qu’elle avait gardés jusque-là dans sa cape.
– Oh oui alors ! Vous n’allez pas accueillir l’Enfant Jésus ainsi ! Ajouta le deuxième.
– L’Enfant Jésus ne viendra pas ici. Cela fait 5 ans qu’il ne vient plus ici à Noël. Ni le reste de l’année d’ailleurs. Il n’y a que le docteur à passer de temps en temps.
– Et s’il vient vraiment cette nuit ?
– Eh bien, qu’il vienne ! », répliqua le pauvre homme pour clore toute discussion.
À ces mots – un blasphème, presque, pour leur petites oreilles –, les deux lutins quittèrent le salon. La fièvre commençait à monter et monsieur L’Ancien avait bien besoin d’un petit somme.
***
Minuit allait bientôt sonner en cette nuit de Noël. Les cloches se préparaient dans la bise et le froid à donner de la voix, leur plus belle voix pour le plus bel enfant. Sur le chemin caillouteux, l’homme poursuivait sa route d’un pas vigoureux malgré la fatigue du voyage et l’obscurité hivernale. Alors qu’il traversait un petit bois sombre dont il peinait à trouver la sortie, il croisa un homme distingué, la moustache en guidon et les cheveux peignés vers l’arrière. Celui-ci lui sourit d’un air mystérieux, et avec un geste vers le ciel étoilé, prononça théâtralement : « C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière. »
***
Monsieur L’Ancien se réveilla en sursaut. Le feu avait perdu de sa puissance mais une vive lumière semblait jaillir des ténèbres du salon et projetait l’ombre mouvante de la Vierge et son Enfant. Elle demanda.
« Vous désirez revoir votre fils ? »
Tremblotant de tous ses membres, les mains agrippées aux accoudoirs, le pauvre homme répondit dans un souffle :
« Oh oui sainte Vierge, de tout mon cœur, depuis cinq ans qu’il est parti.
– Alors préparez-vous à la venue de mon fils !
– Oh non sainte Vierge, pas maintenant ! Je ne suis pas prêt à mourir !
– Mais monsieur L’Ancien, ce n’est qu’une jambe foulée ! »
Après cette réponse impromptue, prononcée d’une voix plus jeune et reconnaissable, Alexis porta aussitôt la main à sa bouche mais il était trop tard.
« Petits chenapans ! C’est ça que vous appelez veillez un pauvre homme malade ! »
Deux rires fusèrent alors et les cousins jaillirent de derrière le lourd rideau de brocart, d’où s’effaça l’ombre projetée.
Amusé malgré lui par l’inventivité de cette jeunesse en chemise de nuit, il se redressa dans son fauteuil et les appela.
« Venez plutôt autour de moi, je vais vous raconter ce que nous faisions au même âge, mes sœurs et moi, en attendant Noël ! »
Il n’eut pas besoin de répéter, Alexis et Mahault se précipitaient déjà à ses pieds pour l’écouter. Ils prirent deux coussins qui traînaient là et s’installèrent confortablement.
***
L’aurore se levait doucement sur le chemin de la falaise et l’homme regardait tout cela le cœur émerveillé mais aussi lourd d’appréhension. Alors que son but approchait et qu’il doutait de devoir poursuivre sa route, il croisa le regard d’un moine, qui venait sans doute de finir sa troisième messe. Celui-ci, assis sur une pierre écrivait ce que sa bouche énonçait d’une voix claire : « Il est la lumière du monde alors réjouis-toi de cette lumière qui n’a point de couchant, réjouis-toi dans ce jour qui n’a ni hier, ni lendemain ! »
***
Au milieu d’une de ses histoires d’enfance, le vieil homme s’interrompit brusquement, alerté par des bruits suspects dans l’entrée. La porte du salon fut poussée et une lumière illumina la pièce. Il donna une petite tape dans le dos des enfants et s’exclama :
« Haha les coquins, vous croyiez pouvoir m’avoir deux fois ainsi ?! »
Tout aussi effrayé que leur vieil ami quelques heures plus tôt, les enfants lui répondirent faiblement :
« Mais monsieur l’Ancien, nous sommes là…
– Alors ce sera ce diable de docteur ! »
La lumière s’abaissa et laissa apparaître un visage fatigué mais resplendissant :
« Non père, c’est moi. »
Les deux coquins, vite rassurés et nullement étonnés de cette arrivée tant désirée par le cœur du vieil homme se regardèrent tous deux, les yeux brillants et le sourire aux lèvres.
« Vous voyez qu’il est venu l’enfant que vous attendiez ! »
***
Revêtus de leurs plus belles tenues, Alexis et Mahault, l’âme en fête, accompagnaient leurs familles à la messe du Jour de Noël. Entrés dans l’église illuminée, ils se dirigèrent tout droit vers la crèche, où ils aperçurent monsieur L’Ancien et son fils, à genoux côte à côte. Là, regardant l’Enfant déposé dans la nuit, les deux petits lui offrirent le trop-plein de leurs cœurs heureux.

Christmas prayers, par Henry Bacon.
>> à lire également : DOSSIER | Saint Charbel (1/5) : Un saint qui continue d’agir pour convertir les cœurs







