Introit de la Fête Dieu

Publié le 03 Juin 2015
La pause liturgie | Introït Deus in loco (17ème dimanche ordinaire

Il les a nourris de la fleur du froment, alléluia ; il les a rassasiés du miel qui coule du rocher, alléluia.
Criez de joie devant Dieu, notre secours, acclamez le Dieu de Jacob.

(Psaume 80, 17, 2)

L’Eucharistie, nourriture de terre promise

Ce chant d’entrée de la fête du Saint-Sacrement est aussi celui du lundi de la Pentecôte dans le répertoire de la forme extraordinaire. La Pentecôte est aujourd’hui davantage liée au sacrement de confirmation, mais dans l’antiquité, elle était, comme la fête de Pâques, un moment liturgique privilégié pour la réception des sacrements de l’initiation (baptême, eucharistie, confirmation). Le chant d’entrée du lundi de la Pentecôte, avec la mention du froment et du miel, faisait écho à celui du lundi de Pâques qui s’adressait aux néophytes en leur disant : « Le Seigneur vous a introduits dans une terre où coulent le lait et le miel… » L’Eucharistie se trouve au cœur de cette liturgie baptismale et ces belles images paradisiaques de nos deux introïts s’unissent pour célébrer le sacrement de la nourriture vitale des chrétiens qui est le Christ lui-même. Aux premiers communiants, on faisait boire jadis un mélange de lait et de miel qui symbolisait la douceur du Seigneur caché dans l’hostie se donnant avec prédilection aux âmes innocentes, aux âmes des enfants. On retrouve ici l’image du miel que les abeilles, en Palestine, confectionnaient parfois dans le creux des rochers. Le rocher ou la pierre, est une autre image du Christ, fondement de notre foi. L’Eucharistie est précisément le sacrement de la foi, Mysterium fidei , « Il est grand le mystère de la foi », s’écrie le prêtre après la consécration. Quant à la fleur de froment, c’est le grain purifié de son enveloppe, le grain dans sa pureté, dans sa nudité, ce qui évoque le sacrifice et donc le mystère de la croix dont l’Eucharistie est aussi le sacrement. Saint Ignace d’Antioche souhaitait devenir le froment du Christ, c’est-à-dire être moulu par la dent des bêtes et devenir un pain très pur, à l’exemple de son Maître. Le texte de notre chant d’entrée est donc très évocateur, on le voit. Il nous parle d’une nourriture à la fois fondamentale et mystérieuse qui convient très bien pour suggérer l’Eucharistie.

L’Eucharistie, nourriture des âmes

Il y a autre chose à considérer dans ces quelques mots : ce sont les verbes qui traduisent l’action divine, car le sujet de ce texte, c’est le Seigneur. Il joue à notre égard le rôle du nourrisseur et celui de la nourriture. Il se donne lui-même et ce faisant, il nous comble, il nous rassasie. C’est bien ce qui se passe en nos âmes, dans la réception de l’Eucharistie. Il y a l’hostie qui nous est donnée et qui garde toutes les apparences d’une humble bouchée de pain ; et puis il y a tous les effets invisibles de cet acte dans notre cœur, dans notre vie, et le mot rassasiement n’est pas de trop. Nous sommes réellement comblés par ce petit bout de pain qui cache sous ses accidents toute la richesse de la divinité du Christ. On ne chantera jamais assez la grandeur d’un tel don, mais notre introït nous ouvre, l’air de rien, des perspectives immenses : l’Eucharistie est un avant-goût de l’éternité et de la plénitude des délices que nous éprouverons dans la vision béatifique. Notre être tout entier sera comblé comme peut l’être notre bouche par la douceur du miel. Le rôle de la poésie est d’inviter au dépassement de l’image qui est utilisée comme support. Une transposition s’opère et dans le cas de Dieu, il s’agit vraiment d’une transcendance. Le miel, le froment, ne font qu’évoquer seulement une réalité qui les dépasse infiniment. Notre paradis ne consistera pas dans une jouissance physique sans frein et sans limite, dans un abus sans scrupule et sans crainte d’une création inépuisable et renouvelable à l’envi. Non, la béatitude s’adresse à nos âmes, il s’agit de Dieu. Nos images ne doivent pas nous tromper. La vue de Dieu dépassera radicalement tout ce que nous pouvons imaginer comme plénitude de bonheur. C’est logique : si les créatures peuvent nous rendre heureux, combien plus le Créateur qui contient en lui toutes les richesses des êtres qui dépendent totalement de lui ! Voilà pourquoi l’Eucharistie est vraiment une trouvaille divine qui nous permet de ne pas nous arrêter à la réalité sensible, volontairement très pauvre en même temps que très significative par sa qualité vitale. Le pain, c’est la base de notre nourriture. Le miel dans le creux du rocher, c’est le type de la nourriture gratuite, non indispensable, mais délicieuse et comblante. L’Eucharistie c’est tout cela, un sacrement dont nous ne pouvons nous passer, et puis une nourriture infinie en douceur, en bonheur, en richesse, en joie, en amour. Voilà le beau mystère de notre chant d’entrée : comme l’Eucharistie, il nous conduit vers la béatitude céleste et vers l’éternité.

Commentaire musical

Un introït équilibré et charmant

Cibavit eos entier

Ce petit introït du 2ème mode est très gracieux, et il convient très bien à des voix d’enfants. Il faut lui donner un tempo léger. La ligne mélodique est souple. Il n’est pas éclatant, mais il garde néanmoins un côté ferme et un peu enthousiaste. Il est plein de louange admirative et en même temps recueillie. C’est un chant allègre mais qui cache un grand mystère et on doit le percevoir dans l’interprétation. Il n’est composé que de deux phrases, chacune ponctuée par l’alléluia, mais la première n’en compte qu’un alors que la seconde en fait entendre trois. Par ailleurs, les deux phrases sont très équilibrées dans leur texte : 12 syllabes dans la première, sans compter l’alléluia, 12 syllabes dans la seconde. Rien qu’au niveau du texte, donc, et de façon très générale, il y a un certain bercement qui est perceptible, comme aussi un renchérissement au plan mélodique, la seconde phrase étant plus enthousiaste que la première. L’introït couvre un octave entier, du La grave, celui de la première note, au La aigu, en brodant sa mélodie surtout autour du Fa qui est la dominante, ici très perceptible, du 2ème mode.

Première phrase légère

L’intonation est légère, joyeuse. C’est d’emblée un message de joie qui nous est adressé. Les deux accents de cibávit et de eos doivent être bien mis en valeur mais sans dureté, plutôt en élan qu’en force. La montée de ex ádipe est très joyeuse, avec un accent au levé de ádipe bien épanoui, et une note longue vivante, avant la retombée délicate sur la finale du mot. Une petite distinction verbale entre ádipe et fruménti évitera toute impression de précipitation. L’accent de fruménti est lui aussi bien mis en valeur, de façon assez ferme. La finale du mot, au grave, répond à la toute première note, et nous indique que c’est la fin de la première phrase, on est revenu au point de départ. L’alléluia peut venir ponctuer cette première phrase et il le fait avec beaucoup de bonheur, dans un bel élan d’enthousiasme qui se termine avec une grande netteté sur la cadence en Fa. Toute cette première phrase est très légère, presque allègre, mais sans éclat de voix. On sent déjà, pour ainsi dire, le rassasiement qui sera exprimé dans la seconde phrase. L’Eucharistie nous comble et en même temps elle est un aliment discret, caché, ce n’est pas l’ivresse qu’elle engendre, mais la foi et l’amour dans les âmes.

Deuxième phrase plus ferme et plus enthousiaste

La deuxième phrase va donc renchérir sur la première avec un grand bonheur. Le début, en passage syllabique, ressemble à celui de ex ádipe, mais il prend son appui au grave. La mélodie se fait très affirmative, quoique on ne peut plus simple, sur le mot petra qui signifie le rocher, la force, la fermeté. C’est de ce rocher que suinte le miel et on sent ce dernier découler de la pierre. La mélodie exprime très bien cela puisque la mention du miel commence sur la même note que la finale de petra. Sur melle, la fermeté devient grande douceur, mais sans se départir de le joie et même de l’enthousiasme discret qui caractérise toute cette pièce. Pas d’emportement, pas d’exaltation, mais un bonheur tout simple, enfantin, qui va culminer sur le mot saturávit. Le sommet de la pièce est là, puisqu’on touche le La aigu. Il faut bien monter vers l’accent de saturávit, d’abord, mais ce n’est pas lui qui se situe au sommet. C’est sur la finale du mot que la mélodie culmine, expression toute simple, là encore de la plénitude qui envahit l’âme. La cadence de cette phrase, sur eos, se situe à l’aigu, sur le Fa, laissant planer en quelque sorte le bonheur qui comble l’âme nourrie du miel et du froment mystiques. C’est très beau, très simple.

Les trois alléluias concluent admirablement cette pièce joyeuse. Le premier en élan, très léger ; le second, plus fort et plus insistant, qui plonge aussi davantage vers le grave ; le troisième enfin, plus ramassé mais très plein, très expressif de la plénitude de joie profonde que ressentent ceux qui ont goûté au pain des anges.

Une pièce pleine de légèreté et de joie qui chante à merveille les délices de l’Eucharistie dans la vie de l’Église.

Pour écouter cet introit

Introit Cibavit eos

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