Retraites : « la question de fond est celle de la natalité » pour Pascale Morinière

Publié le 14 Fév 2023
natalité

Quelles seront les conséquences de la réforme des retraites sur les familles ? Quelle place prend le facteur de la natalité dans ce débat ? Entretien avec Pascale Morinière, présidente de la Confédération nationale des AFC.

 

Pourquoi la réforme des retraites portée par le gouvernement actuellement défavorise les pères et mères de famille ?

Le gouvernement a communiqué en direction des femmes, avec des mesurettes. Nous avons de notre côté soulevé que les mesures étaient au désavantage des mères. En effet, lorsque l’on augmente de deux ans la durée de cotisation, sans augmenter proportionnellement la majoration de la durée d’assurance (8 trimestres par enfant, dans le régime général), cela désavantage forcément les mères. (Dans certains cas, ce sont les pères qui les prennent, mais il s’agit d’un phénomène minoritaire.) La majoration de la durée d’assurance (MDA) est un avantage qui devient finalement moins avantageux que pour les hommes et les femmes qui n’ont pas d’enfants.

On peut dire qu’il y a deux types de carrières de femmes, aujourd’hui. Tout d’abord, les femmes qui ont des temps partiels ou des carrières interrompues par les enfants. Si elles partent à 62 ans, elles n’ont pas toujours accumulé assez de temps pour avoir la retraite à taux plein. 20% des mères doivent aujourd’hui travailler jusqu’à 67 ans pour atteindre l’âge d’annulation de la décote.

Ensuite, les femmes des jeunes générations : la plupart ne se servent pas de leur MDA. Elles ont des carrières complètes et les avantages des 8 trimestres par enfant ne leur servent pas à partir plus tôt.

Pour les premières, il faudrait augmenter la durée de la MDA, comme en Allemagne où elle est de trois ans.

Pour les secondes qui ne se servent pas de leur MDA, il faudrait une bonification – un pourcentage supplémentaire de retraite donné pour chaque enfant – puisqu’elles travaillent jusqu’à 62 ans sans bénéficier des 8 trimestres par enfant. Une bonification permettrait d’encourager tout de même la natalité.

La future réforme peut-elle de ce fait décourager les Français à fonder des familles ?

Pour l’instant, rien n’est prévu pour les droits familiaux. Le ministre du travail a renvoyé au Conseil d’Orientation des Retraites la « modernisation des droits familiaux ». Tout est à craindre : ces droits seront sûrement modifiés sans aucune prise en compte de la réalité des familles et des mères. Lorsque l’on s’en remet à la décision ultérieure d’un organisme comme celui-ci, les mesures sont prises après la mobilisation. On se rend alors compte que l’on n’a pas ou peu été écouté et c’est trop tard !

Finalement, la question de fond est celle de la natalité. L’Enquête Kantar pour l’UNAF datée de décembre 2021 indique exactement le même chiffre qu’en 2011 : les Français désirent en moyenne 2,39 enfants. Le courant des NoKids ne change rien pour le moment…

Pourtant, on observe la natalité baisser régulièrement depuis 8 ans. L’indicateur conjoncturel de fécondité est de 1,8 enfant par femme : on peut donc dire qu’une famille sur deux aimerait avoir un enfant de plus, si elle le pouvait. Mais personne ne s’occupe de ce qu’il y a derrière ce « si elle le pouvait » …

Pourquoi personne ne pense au facteur de la natalité dans le débat sur les retraites ?

C’est un petit bruit qui commence à monter. François Bayrou a été le premier à faire un rapport sur ce sujet en mai 2021 : « Démographie : la clé pour préserver notre modèle social ». La question de l’immigration y a aussi sa place, mais le rapport penche en faveur de la natalité. Je trouve que dans la presse également, on en parle davantage. Cela va être évoqué dans le débat pour les retraites. Certains députés nous ont écoutés. Il n’y aura pas de retraite solide si on n’envisage pas cette question-là.

Je pense que le sujet n’est pas encore au cœur des préoccupations parce que la natalité de la France n’est pas aussi faible que celle de certains  pays comme l’Italie, par exemple : nous restons en tête des pays d’Europe sur le plan de la natalité. Néanmoins, nous sommes sur la même pente que nos voisins.

Pour résoudre le problème des retraites, il faudrait donc mettre en place une politique nataliste ?

Nous ne prônons pas une politique nataliste. Celle-ci a mauvaise presse car elle fait penser aux périodes des guerres où la France avait besoin de chair à canon pour se défendre. Nous prônons plutôt une politique familiale pour aider les familles à avoir le nombre d’enfants qu’elles souhaitent.

Quelle différence faîtes-vous entre une politique nataliste et une politique familiale ?

Dans une politique nataliste, les aides sont attribuées pour faire venir au monde des enfants. Le regard porté sur les foyers est utilitaire.

Nous préférons comme l’Eglise les politiques familiales qui respectent la subsidiarité : la décision d’avoir des enfants revient aux foyers qui pourront ainsi exercer une paternité et une maternité responsables. Il s’agit d’aider aussi les familles qui ont déjà des enfants, pas seulement celles qui veulent en avoir. Supprimer les impôts pour les femmes qui ont des enfants avant 30 ans, par exemple, n’est pas juste envers celles qui ont plus de 30 ans et qui ont déjà constitué leur famille.

Une politique nataliste ne vise-t-elle pas avant tout le bien commun du pays ? Ne pourrait-on pas aider les couples à avoir des enfants, tout en respectant l’article 2372 du Catéchisme de l’Eglise catholique ?

Il est évident que le bien commun du pays réclame des enfants, nous le voyons avec l’exemple des retraites. Mais cela ne doit pas être au détriment de la liberté du foyer. Sinon, on passe à l’État totalitaire, comme en Chine par exemple.

Nous pouvons en revanche imiter un pays comme l’Italie, qui a voté des mesures très importantes pour attribuer une somme importante au foyer chaque mois, depuis les 7 mois de grossesse, jusqu’au 21 ans du jeune. Ils l’ont fait car ils avaient conscience, avec un indicateur de fécondité de 1,2 enfant par femme, qu’ils allaient disparaître. Il serait intéressant de constater les effets de ces mesures deux ans après leur mise en place. En France, nous n’avons encore rien initié. Or, plus nous attendons, plus ça nous coûtera cher.

Je voudrais terminer en insistant sur une chose : la natalité est un sujet social et aussi un sujet économique. Lorsqu’un pays a une natalité dynamique, il est tourné vers l’avenir : il investit en construisant des écoles, des maternités, etc.

C’est également un dynamisme moral qui se met en place : tout un peuple se projette dans l’avenir, prévoit à long terme. Le regard vers le futur est positif et influe sur le moral de la population. Si les Français pouvaient avoir le nombre d’enfants qu’ils désirent, il y aurait quelque chose de plus léger dans l’air français !

 

A lire également : Retraites : des ajustements paramétriques ne constituent pas une réforme

Marguerite Aubry

Marguerite Aubry

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