La solitude : aux origines du mal-être postmoderne

Publié le 24 Jan 2023
solitude

La solitude est souvent vécue comme un poids supplémentaire alourdissant une situation déjà difficile : maladie, chômage, veuvage… ce que l’enquête menée par l’Ifop pour l’association Astrée depuis 2018 nomme « ruptures biographiques ». La solitude est cependant aussi un trésor du christianisme. Celle-ci pourrait-elle, à défaut de solutions, apporter quelque éclairage sur la première ?

 

La solitude génératrice de vie sociale

Non seulement la solitude est, par la vie monastique et la tradition d’oraison, un trésor de l’Église, mais elle a même été un facteur puissant de civilisation : ainsi, dans l’Europe occidentale, après la chute de l’empire romain, les monastères furent des foyers où la culture et l’agriculture – pour parler succinctement – furent conservées. Il en alla de même en d’autre régions, comme nous le rappela, durant la guerre de Yougoslavie, le sort des enclaves serbes autour de monastères orthodoxes en territoire devenu bosniaque et musulman. Plus discrètement, la toponymie de la Bretagne ne dit-elle pas la structuration de la vie sociale autour du silence d’ermites, moines venus d’Irlande pour certains ?

La solitude, entre détresse et vacuité

C’est donc un fort contraste que produit la confrontation entre cela qui n’est pas qu’un passé révolu – si l’on croit à la communion des saints où se tiennent à une place particulière les monastères, si l’on considère le refuge qu’ils sont encore pour les âmes en quête de paix, d’intériorité, de liturgie – et ce que révèle cette enquête sur le sentiment de solitude chez les Français : environ un cinquième de nos concitoyens se sentent toujours ou souvent seuls.

Parmi les nombreux motifs, certains ressortent particulièrement : l’éclatement ou la disparition des liens conjugaux ou familiaux, l’absence de travail ou ses conditions (statut d’indépendant, télétravail), la pauvreté économique, le diagnostic récent d’une maladie grave. Seule, la timidité départ de cette liste. Quoi qu’il en soit, la solitude est ici manifestement négative.

« Ne pas considérer sa finitude ne la fait disparaître. 24% des Français éprouvent un sentiment général de vide. »

Certes, apprenons-nous, il « arrive » à la moitié des Français « de rechercher » la solitude. Mais, dans la tonalité générale de l’étude, il semble qu’il s’agisse essentiellement de s’extirper du bruit, de la suractivité, du stress, des conflits. Qu’est alors cette solitude ? Ne risque-telle pas, paradoxalement, de n’être qu’une modalité du divertissement que dénonçait Blaise Pascal, de n’être au final que le revers de ce à quoi on tente d’échapper un instant ? « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » (Pensées, 139).

Georges Bernanos répondit en écho, au sortir de la deuxième guerre mondiale : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » (La France contre les robots). Le travail comme le loisir peuvent être ce divertissement, parce qu’ils sont pour l’homme l’occasion saisie au vol de ne pas regarder en face sa propre finitude (Pascal). D’ailleurs, travail et loisir, déshumanisés par le règne de la technique, ne peuvent être que cet échappatoire (Bernanos).

Mais ne pas considérer sa finitude ne la fait disparaître. Peut-être est-ce ce que révèle ce chiffre assez terrible : 24% des Français « éprouv[ent] un sentiment général de vide ».

La solitude contre l’être-vers-la-mort

De quoi le silence chrétien témoigne-t-il en définitive, notamment sur ce point ? Portons notre regard vers deux de ses figures, complémentaires.

Tout d’abord, vers ces formes extrêmes de la solitude choisie que furent les recluses (enfermées dans une pièce attenant à une église, pour ne plus porter leur regard que vers l’autel) et les moines irlandais (qui, après avoir fondé un monastère, s’en allaient, toujours plus loin). Dans leur rapport inverse à l’espace, ils posent radicalement une même question : l’homme n’est-il pas au final à l’étroit dans l’espace-temps du monde ? Sa fin est au-delà, et cet au-delà porte un doux nom : le Ciel. La vie dans le monde se doit alors d’être orientée par cette fin. Sinon, l’homme ne sera que l’être-vers-la-mort de Heidegger.

La solitude comme communion

Les textes de fondation de monastère au moyen-âge – notre seconde figure – racontent un combat contre la nature, celle de dehors : vallon, forêt, et en même temps celle en l’homme. Défrichement et irrigation, ascèse et prière aménagent un lieu et des hommes, où tout est reconnu comme venant de Dieu et porté vers lui. Au centre, une source et une abbaye, souvent – l’une ou l’autre, les deux – dédiées à la Vierge Marie. Ainsi que le désert des Hébreux, le « chaos de hurlements sauvages » (Dt 30, 10) est devenu le monastère et le cœur où Dieu conduit pour parler et pour que, toujours jeune, l’on revienne à lui (Os 2, 14).

Cette solitude est, pourtant et toujours, difficile, dangereuse. Toute vie est un temps de fondation : des frères, une vie communautaire (cénobitique) entoure le moine. Il est bien seul, son nom le proclame : moine, de monos, un, seul en grec ; mais c’est avec et à l’image de l’Unique, de la communion trinitaire du Père, du Fils et de l’Esprit.

 

A lire également : Peut-on vivre sans tendresse ?

Chanoine Laurent Jestin +

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