Le Pape à la synagogue de Rome

Le Pape à la synagogue de Rome L'Homme Nouveau

Sur les traces de ses deux prédécesseurs immédiats, le Pape François, pour commémorer le cinquantième anniversaire de Nostra Ætate, vient de rendre visite à la synagogue de Rome, le 17 janvier dernier. L’enseignement conciliaire concernant le judaïsme, pourtant très traditionnel, a du mal à être accepté. On objecte qu’il y aurait un autre judaïsme après le Christ et que les chrétiens, adorant la Sainte Trinité, ne peuvent adorer le même Dieu que les Juifs. Il suffirait pourtant de relire saint Paul, particulièrement les chapitres IX à XI de l’épître aux Romains, pour se convaincre du contraire et comprendre l’enseignement des derniers papes, spécialement Benoît XVI qui, sur ce point, s’est montré particulièrement hardi. La réponse va pourtant de soi : si nous n’adorions pas le même Dieu, il y aurait rupture dans la Révélation, ce qui ne peut être. C’est le même Dieu unique qui s’est révélé d’abord dans son unique essence au peuple juif, puis dans la Trinité de ses Personnes aux Apôtres et à l’Église, nouvel Israël. Seul le mode de connaissance varie. Remarquons en passant qu’on ne peut ni ne doit dire la même chose de l’Islam. Le Dieu de Mahomet n’est plus à proprement parlé ni le Dieu des juifs ni le Dieu des chrétiens, tant le Coran s’éloigne de la Révélation judéo-chrétienne.

Frères dans la foi

Saint Paul, parlant des juifs ses contemporains qui ont pourtant refusé le Christ, dit qu’ils « sont chéris à cause de leurs pères » et Benoît XVI les appelle « frères dans la foi ». Cette vue est profonde, car, comme le souligne le Pape François, les « racines hébraïques du christianisme » apparaissent indéniables. Je conseillerai, pour comprendre cela, de lire la vie d’Eugène Zolli, ancien grand rabbin de Rome et converti grâce à Pie XII. Zolli n’hésitait pas à répondre à ses anciens coréligionnaires qui le considéraient comme un traître, qu’il n’avait rien renié du tout, mais qu’il avait découvert en Jésus l’accomplissement des Écritures qui ne peuvent être abolies. C’est d’ailleurs en ce sens que le Pape dit que l’alliance ancienne n’a jamais été abolie, mais accomplie, car l’amour de Dieu pour son peuple reste irrévocable. Relisons saint Jean, spécialement les chapitres V à VIII de l’Évangile, et nous n’en douterons plus.

Relevons maintenant les principaux autres points développés par le Pape. Il y a d’abord la paix qui ne peut venir que de Dieu ; elle est le salut traditionnel des juifs : shalom. Là aussi, le christianisme apporte un accomplissement avec Jésus qui est notre paix et notre réconciliation. Quelle différence et quel accomplissement encore en ce qui concerne les fêtes juives qui toutes, spécialement Pâques et Pentecôte, annonçaient en figure les fêtes chrétiennes ! Pour ce qui touche la liturgie, on remarquera que l’Église a conservé pour son office les Psaumes, livre par excellence des moines. Le Pape insiste aussi beaucoup sur la vie, don de Dieu et que nous devons respecter dès la conception, en conformité avec le décalogue. De plus, reprenant son enseignement de Laudato si’, il rappelle l’importance prioritaire commune d’une écologie intégrale fondée sur l’Évangile de la Création. Ensemble, nous devons donc respecter l’homme créé à l’image de Dieu. Le Pape évoque également la shoah et invite à la vigilance afin que ne se reproduisent jamais de tels dénis de la dignité humaine. Après la lecture de ce discours, supplions Marie, juive de naissance, de hâter la conversion de ses frères. Qu’en cette année de la miséricorde, Dieu riche en Hesed fasse resplendir son visage sur ses enfants de l’ancien et du nouvel Israël !

Le discours du Pape :

Je suis heureux de me trouver aujourd’hui parmi vous dans ce Temple majeur. Je remercie le rabbin Di Segni, Mme Dureghello et Me Gattegna pour leurs paroles courtoises; et je vous remercie tous pour votre accueil chaleureux. Merci, Todà rabbà !

À l’occasion de ma première visite dans cette synagogue en tant qu’Évêque de Rome, je désire vous exprimer, en l’étendant à toutes les communautés juives, le salut fraternel de paix de cette Église et de l’Église catholique tout entière.

Nos relations me tiennent beaucoup à cœur. À Buenos Aires déjà, j’avais pour habitude de me rendre dans les synagogues et de rencontrer les communautés qui y étaient réunies, suivre de près les fêtes et les commémorations juives et rendre grâce au Seigneur, qui nous donne la vie et qui nous accompagne sur le chemin de l’histoire. Au fil du temps, un lien spirituel s’est créé, et a favorisé la naissance d’authentiques relations d’amitié et aussi inspiré un engagement commun. Dans le dialogue interreligieux, il est fondamental que nous nous rencontrions en tant que frères et sœurs devant notre Créateur et nous Le louions, que nous nous respections et apprécions mutuellement, et que nous essayions de collaborer. Et dans le dialogue entre judaïsme et christianisme, il existe un lien unique et particulier, en vertu des racines juives du christianisme: juifs et chrétiens doivent donc se sentir frères, unis par le même Dieu et par un riche patrimoine spirituel commun (cf. Nostra Ætate, n. 4), sur lequel se baser et continuer de construire l’avenir.

À la suite des papes

Avec cette visite, je m’inscris dans la lignée de mes prédécesseurs. Le pape Jean-Paul II vint ici il y a trente ans, le 13 avril 1986 ; et le pape Benoît XVI a été parmi vous il y a six ans de cela. Jean-Paul II, en cette occasion, imagina la belle expression « frères aînés » et en effet, vous êtes nos frères et nos sœurs aînés dans la foi. Nous appartenons tous à une unique famille, la famille de Dieu, laquelle nous accompagne et nous protège comme son peuple. Ensemble, en tant que juifs et catholiques, nous sommes appelés à prendre nos responsabilités envers cette ville, en apportant notre contribution, avant tout spirituelle, et en favorisant la résolution des différents problèmes actuels. Je souhaite que grandissent toujours plus la proximité, la connaissance réciproque et l’estime entre nos deux communautés de foi. C’est pour cela qu’il est significatif que je sois venu parmi vous aujourd’hui 17 janvier, alors que la Conférence épiscopale italienne célèbre la « Journée du dialogue entre catholiques et juifs ».

Nous avons depuis peu commémoré le cinquantième anniversaire de la déclaration conciliaire Nostra Ætate du Concile Vatican II, qui a rendu possible le dialogue systématique entre l’Église catholique et le judaïsme. Le 28 octobre dernier, sur la place Saint-Pierre, j’ai pu saluer aussi un grand nombre de représentants juifs, et je me suis exprimé ainsi : « Dieu mérite une gratitude particulière pour la véritable transformation qu’a subie, au cours de ces 50 années, la relation entre les chrétiens et les juifs. L’indifférence et l’opposition se sont transformées en collaboration et bienveillance. D’ennemis et étrangers, nous sommes devenus amis et frères. Le Concile, avec la déclaration Nostra ætate, a tracé la route : “oui” à la redécouverte des racines juives du christianisme ; “non” à toute forme d’antisémitisme et condamnation de toute injure, discrimination et persécution qui en découlent ». Nostra Ætate a défini théologiquement pour la première fois, de manière explicite, les relations de l’Église catholique avec le judaïsme. Naturellement, celle-ci n’a pas résolu toutes les questions théologiques qui nous concernent, mais elle y a fait référence de façon encourageante, en fournissant une stimulation très importante pour des réflexions supplémentaires nécessaires. À cet égard, le 10 décembre 2015, la Commission pour les rapports religieux avec le judaïsme a publié un nouveau document qui aborde les questions théologiques ayant émergé au cours des décennies qui ont suivi la promulgation de Nostra Ætate. En effet, la dimension théologique du dialogue entre juifs et catholiques mérite d’être toujours plus approfondie, et je désire encourager tous ceux qui sont engagés dans ce dialogue à continuer dans ce sens, avec discernement et persévérance. D’un point de vue théologique précisément, le lien indéfectible qui unit les chrétiens et les juifs apparaît clairement. Les chrétiens, pour se comprendre eux-mêmes, ne peuvent pas ne pas faire référence aux racines juives, et l’Église, bien que professant le salut à travers la foi en Christ, reconnaît l’irrévocabilité de l’Ancienne Alliance et l’amour constant et fidèle de Dieu pour Israël.

Sauver ensemble la Création

Les questions théologiques ne doivent pas nous faire perdre de vue les grands défis auxquels le monde d’aujourd’hui se trouve confronté. Celui de l’écologie intégrale et désormais prioritaire et en tant que chrétiens et juifs, nous pouvons et devons offrir à l’humanité tout entière le message de la Bible à l’égard de la sauvegarde de la création. Conflits, guerres, violences et injustices ouvrent des blessures profondes au sein de l’humanité et nous appellent à renforcer notre engagement en faveur de la paix et de la justice. La violence de l’homme sur l’homme est en contradiction avec toute religion digne de ce nom, et en particulier avec les trois grandes religions monothéistes. La vie est sacrée, en tant que don de Dieu. Le cinquième commandement du Décalogue dit : « Tu ne tueras point » (Ex 20, 13). Dieu est le Dieu de la vie et veut toujours la promouvoir et la défendre ; et nous, créés à son image et ressemblance, sommes tenus de faire de même. Tout être humain, en tant que créature de Dieu, est notre frère, indépendamment de son origine ou de son appartenance religieuse. Toute personne doit être regardée avec bienveillance, comme le fait Dieu, qui étend sa main miséricordieuse à tout le monde, indépendamment de leur foi et de leur provenance, et qui prend soin de ceux qui ont le plus besoin de Lui : les pauvres, les malades, les personnes marginalisées et sans défense. Là où la vie est en danger, nous sommes appelés à la protéger encore plus. Ni la violence ni la mort n’auront le dernier mot devant Dieu, qui est le Dieu de l’amour et de la vie. Nous devons le prier avec insistance afin qu’il nous aide à pratiquer en Terre Sainte, au Moyen-Orient, en Afrique et dans chaque partie du monde, la logique de la paix, de la réconciliation, du pardon, de la vie.

Le peuple juif, au cours de son histoire, a connu la violence et la persécution, jusqu’à l’extermination des juifs européens durant la Shoah. Six millions de personnes, uniquement parce qu’elles appartenaient au peuple juif, ont été victimes de la barbarie la plus inhumaine, perpétrée au nom d’un idéologie qui voulait substituer l’homme à Dieu. Le 16 octobre 1943, plus de mille hommes, femmes et enfants de la communauté juive de Rome, furent déportés à Auschwitz. Je désire aujourd’hui les rappeler de tout cœur, de façon particulière : leurs souffrances, leurs angoisses, leurs larmes ne doivent jamais être oubliées. Et le passé doit nous servir de leçon pour le présent et l’avenir. La Shoah nous enseigne qu’il convient d’être toujours extrêmement vigilants, pour pouvoir intervenir à temps dans la défense de la dignité humaine et de la paix. Je voudrais exprimer ma proximité à chaque témoin de la Shoah encore vivant ; et j’adresse mes salutations particulières à vous tous qui êtes ici présents.

Chers frères aînés, nous devons être vraiment reconnaissants pour tout ce qu’il a été possible de réaliser ces cinquante dernières années, car entre nous la compréhension réciproque, la confiance mutuelle et l’amitié ont grandi et se sont approfondies. Prions ensemble le Seigneur afin qu’il guide notre chemin vers un bon avenir, meilleur. Dieu a pour nous des projets de salut, comme le dit le prophète Jérémie : « Car je sais, moi, les desseins que je forme pour vous oracle de Yahvé desseins de paix et non de malheur, pour vous donner un avenir et une espérance » (Jr 29, 11). Que le Seigneur nous bénisse et nous protège. Qu’il fasse rayonner sur nous son visage et nous accorde sa grâce. Qu’il nous découvre sa face et nous apporte la paix (cf. Nb 6, 24-26). Shalom alechem !

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