Le Pape à Philadelphie

Le Pape à Philadelphie L'Homme Nouveau

À Philadelphie, le Pape a clôturé la Journée mondiale des Familles par une homélie partant des textes scripturaires du jour. Ces textes, difficiles à interpréter par eux-mêmes, s’éclairent mutuellement. Le premier est tiré de l’Exode, lorsque Josué se plaint auprès de Moïse que plusieurs parmi le peuple prophétisent au nom de Dieu, sans pour autant en avoir reçu le mandat. L’Évangile, de son côté, raconte la réaction de Jésus, lorsque les Apôtres lui annoncent qu’ils ont empêché quelqu’un de chasser les démons parce qu’il n’était pas de la suite de Jésus. Or, il s’avère que la réaction miséricordieuse de Jésus, qui est semblable à celle de Moïse, suscite une certaine gêne, voire même la colère parmi ses disciples qui ressemblent en cela aux ouvriers de la première heure dans la fameuse parabole. Mais nous-mêmes, comprenons-nous toujours les largesses de la Miséricorde divine, surtout envers les personnes éloignées ? Les bras tendus de Dieu vers les pécheurs ne réveillent-ils pas bien souvent en nous des instincts pharisaïques ulcérés, scandalisés devant une attitude jugée par trop libérale voire intolérable, en oubliant que les « voies de Dieu ne sont pas les nôtres ».

Et pourtant Jésus, s’il agit certes avec Miséricorde, prononce en même temps des paroles très dures sur le scandale. Et la raison en est facile à comprendre. Le scandale produit la chute de notre frère et rompt les liens de charité et de confiance. Trop souvent le soupçon en est la cause. Ce n’est pourtant jamais une invitation candide à laisser tout passer. Au contraire ! D’ailleurs on ne peut pas toujours éviter le scandale des faibles. Quelquefois on doit impérativement agir, tout en sachant que l’on risque de scandaliser quelqu’un. Tout doit se faire par amour et dans la conviction première que ce n’est jamais nous, mais Dieu qui aime le premier. Et cela est une source de profonde espérance : nous pouvons être certains de l’amour et de la fidélité de Dieu envers nous et envers les autres.

Avoir une foi vive

Mais pour avoir ou conserver la confiance en Dieu, il faut une foi vive œuvrant par la charité. Seule la foi vive, en effet, ouvre grande la fenêtre de notre âme à la présence opérante de l’Esprit Saint. Et le Pape de donner deux critères concrets indiquant que nous possédons vraiment cette foi. Tout d’abord la joie. Le Pape y revient sans cesse, à la suite de Notre Seigneur et de saint Paul. Mais si se réjouir est bien, cela ne suffit pas. Il faut encore accomplir beaucoup de petits gestes, surtout s’ils nous coûtent. Tout petit geste fait avec amour pour Dieu aura sa récompense. Or, en famille, les occasions permettant ces petits gestes ne manquent pas. Une nouvelle fois, le Pape rappelle ici l’importance du pardon. C’est parce que la famille est une petite Église domestique qu’elle est un lieu privilégié du pardon et des petits gestes qui le manifestent. Et le Pape, à son habitude, fournit même quelques exemples, comme apporter un plat chaud ou donner la bénédiction aux enfants avant de s’endormir. Tous ces gestes étaient autrefois naturels dans les familles chrétiennes, mais dans beaucoup d’endroits ils ont été emportés par une sécularisation grandissante. Il est très important de les retrouver, car c’est par de pareilles attitudes que les familles deviennent des lieux privilégiés qui permettent à tous leurs membres de grandir dans la foi et le véritable amour. Et non seulement nous ne devrons jamais éviter de tels petits gestes fraternels, mais encore nous devrons quelquefois les provoquer. Car de telles gestes préservent toute la famille humaine des divisions intestines stériles, pourtant si courantes de nos jours. Ce sont les familles chrétiennes qui rechristianiseront ainsi la société.

Le Pape y voit aussi un autre avantage. Si nous qui sommes mauvais par nature savons accomplir de pareils gestes, combien plus notre Père céleste donnera l’Esprit Saint à tous ceux qui le lui demandent. Tout homme est invité à l’alliance divine. Et les familles chrétiennes doivent donner l’exemple. Demandons à Marie de n’être jamais scandalisés par la joie qu’apporte le message de l’Évangile. Qu’elle accorde par son Fils à toutes les familles du monde de vivre en plénitude l’Évangile de la vie et l’Évangile de la famille.

L’homélie du Pape : 

Aujourd’hui, la parole de Dieu nous surprend par un langage imagé fort qui nous fait réfléchir. Un langage imagé qui nous provoque mais qui stimule aussi notre enthousiasme.

Dans la première lecture, Josué dit à Moïse que deux membres du peuple prophétisent, en proclamant la parole de Dieu, sans mandat. Dans l’Evangile, Jean dit à Jésus que les disciples ont empêché un homme de chasser les mauvais esprits en son nom. Et ici arrive la surprise : Moïse et Jésus réprimandent ces collaborateurs pour leur étroitesse d’esprit ! Puisse tout le monde être prophète de la parole de Dieu ! Puisse chacun accomplir des miracles au nom du Seigneur !

En revanche, Jésus rencontre l’hostilité chez les gens qui n’avaient pas accepté ce qu’il a dit et fait. Pour ceux-là, l’ouverture de Jésus à la foi, honnête et sincère, de nombreuses personnes qui ne faisaient pas partie du peuple élu de Dieu, semblait intolérable. Les disciples, de leur côté, ont agi de bonne foi. Mais la tentation d’être scandalisé par la liberté de Dieu, qui fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes (cf. Mt 5, 45), en contournant la bureaucratie, les milieux officiels et les cercles restreints, menace l’authenticité de la foi, et doit, par conséquent, être vigoureusement rejetée.

Quand nous nous rendons compte de cela, nous pouvons comprendre pourquoi les paroles de Jésus sur le scandale sont si dures. Pour Jésus, le scandale intolérable consiste en tout ce qui détruit et corrompt notre confiance dans cette façon d’agir de l’Esprit !

Dieu nous aime en premier

Notre Père ne se laisse pas vaincre en générosité et il sème. Il sème sa présence dans notre monde, car l’amour consiste en ceci : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu les premiers mais, mais c’est lui qui nous a aimés le premier (cf. 1Jn 4, 10). Amour qui nous donne cette profonde certitude : il nous cherche ; il nous attend. C’est cette confiance qui conduit le disciple à encourager, à accompagner et à faire grandir toutes les bonnes initiatives qu’il y a autour de lui. Dieu veut que tous ses enfants prennent part au festin de l’Evangile. N’entravez rien qui soit bon, dit Jésus, au contraire aidez-le à croître ! Mettre en doute l’œuvre de l’Esprit, donner l’impression que cette œuvre n’a rien à voir avec ceux qui ne ‘‘font pas partie de notre groupe’’, qui ne sont pas ‘‘comme nous’’, est une tentation dangereuse. Cela, non seulement, bloque la conversion à la foi, mais encore constitue une perversion de la foi.

La foi ouvre la ‘‘fenêtre’’ à la présence agissante de l’Esprit et nous montre que, comme le bonheur, la sainteté est toujours liée aux petits gestes. « Celui qui vous donnera un verre d’eau au nom de votre appartenance au Christ – dit Jésus, petit geste -, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense » (Mc 9, 41). Ce sont de petits gestes qu’on apprend à la maison ; des gestes familiers qui se perdent dans l’anonymat de la vie quotidienne mais qui rendent chaque journée différente. Ce sont des gestes de mère, de grand-mère, de père, de grand-père, d’enfant, de frères. Ce sont des gestes de tendresse, d’affection et de compassion. Ce sont les gestes du repas chaud pour celui attend le souper, du petit déjeuner apprêté de bonne heure par qui sait tenir compagnie tôt le matin. Ce sont des gestes du foyer. C’est la bénédiction avant d’aller dormir et l’accolade au retour à la maison après une longue journée de travail. L’amour se manifeste par de petites choses, par la moindre attention au quotidien qui fait que la vie a toujours une saveur de foyer. La foi grandit lorsqu’elle est vécue et elle est forgée par l’amour. Voilà pourquoi nos familles, nos maisons, sont de vraies Eglises domestiques. Elles sont le lieu approprié où la foi se fait vie et où la vie grandit en devenant foi.

Jésus nous invite à ne pas empêcher ces petits miracles. Au contraire, il veut que nous les suscitions, que nous les fassions grandir, que nous vivions la vie telle qu’elle se présente à nous, en aidant à éveiller tous ces petits gestes d’amour, signes de sa présence vivante et agissante dans notre monde.

Quel héritage laisserons-nous ?

Cette attitude à laquelle nous sommes invités nous conduit à nous demander : aujourd’hui, ici, à la fin de cette fête, comment essayons-nous de vivre [dans] cette logique dans nos maisons, dans nos sociétés ? Quel genre de monde voulons-nous laisser à nos enfants (cf. Laudato Si’, n. 160) ? Nous ne pouvons pas répondre seuls à ces questions, par nous-mêmes. C’est l’Esprit qui nous invite et nous exhorte à y répondre avec la grande famille humaine. Notre maison commune ne tolère plus des divisions stériles. Le défi urgent de sauvegarder notre maison inclut l’effort de s’unir à la famille humaine tout entière dans la recherche d’un développement durable et intégral, car nous savons que les choses peuvent changer (cf. Ibid, n. 13). Puissent nos enfants trouver en nous des modèles de communion, non de division ! Puissent nos enfants trouver en nous des hommes et des femmes capables de se joindre aux autres pour faire germer tout ce que le Père a semé de bon.

De manière directe, mais affectueusement, Jésus dit : « Si vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit à ceux qui le lui demandent ! » (Lc 11, 13). Que de sagesse dans ces paroles ! Certes, s’agissant de la bonté et de la pureté de cœur, nous les hommes, il y a peu de choses dont nous puissions nous glorifier ! Mais Jésus sait que, en ce qui concerne les enfants, nous sommes capables d’une générosité sans bornes. C’est pourquoi il nous encourage : si nous avons la foi, le Père nous donnera son Esprit.

Nous les chrétiens, disciples du Seigneur, nous demandons aux familles du monde de nous aider ! Nous sommes nombreux à participer à cette célébration et cela, en soi, est déjà quelque chose de prophétique, une espèce de miracle dans le monde d’aujourd’hui, fatigué d’inventer de nouvelles divisions, de nouvelles destructions, de nouveaux désastres. Puissions-nous être tous des prophètes ! Puisse chacun de nous s’ouvrir aux miracles de l’amour pour le bien de sa propre famille et de toutes les familles du monde – je parle de miracles d’amour -, et ainsi pouvoir vaincre le scandale d’un amour mesquin et méfiant, enfermé sur lui-même et impatient envers les autres. Je vous confie comme question, pour que chacun y réponde – parce que j’ai utilisé le mot ‘‘impatient’’ – : Dans ma maison, on crie ou bien on parle avec amour et tendresse ? C’est la manière appropriée de mesurer notre amour.

Qu’il serait beau si, partout, même au-delà de nos frontières, nous pouvions encourager et valoriser cette prophétie et ce miracle ! Renouvelons notre foi dans la parole du Seigneur qui invite les familles à cette ouverture ; qui invite tout le monde à prendre part à la prophétie de l’alliance entre un homme et une femme, qui donne vie et révèle Dieu ; qui nous aide à prendre part à la prophétie de la paix, de la tendresse et de l’amour en famille ; qui nous aide à prendre part au geste prophétique de prendre soin de nos enfants et de nos grands-parents, avec tendresse, avec patience et avec amour.

Quiconque voudrait fonder une famille qui enseigne aux enfants à se réjouir de chaque geste visant à vaincre le mal – une famille qui montre que l’Esprit est vivant et à l’œuvre – trouvera gratitude, appréciation et estime, quels que soient son peuple, sa religion ou sa région.

Que Dieu nous accorde à nous tous d’être prophètes de la joie de l’Evangile, de l’Evangile de la famille, de l’amour de la famille, d’être prophètes en tant que disciples du Seigneur, et qu’il nous accorde la grâce d’être dignes de cette pureté de cœur qui n’est pas scandalisée par l’Evangile ! Ainsi soit-il !

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