L’Église, société de la louange divine

Publié le 24 Avr 2018
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    Dom Guéranger a restauré la vie bénédictine en France après la Révolution. Par là, il a beaucoup marqué le XIXe siècle, après les bouleversements et la déchristianisation du siècle précédent. Subrepticement, la Renaissance avait préparé le terrain, Renaissance au nom bien ambigü alors qu’on la voit flatter l’homme imbu de sa propre valeur. Ce lourd passé a contribué à déconnecter l’humanité de son Créateur, devenu son Rédempteur, puisqu’il fallait la sauver du péché originel qui la déstructurait. C’est le beau mystère de l’Incarnation rédemptrice. 

    Derrière sa clôture, le moine ne se montre pas sur la place publique, il n’est connu qu’indirectement, par le biais de la louange divine à laquelle saint Benoît lui demande de ne rien préférer dans l’organisation de sa vie quotidienne (RB, c. 43). Plutôt que par des produits alimentaires qu’il confectionne éventuellement, le monastère se fait donc connaître spécifiquement par son orientation vers Dieu qu’il chante : « Beauté qui ferme les lèvres » (sainte Angèle de Foligno), avant de la louer à nouveau après l’extase du silence d’admiration. Ce primat de la louange divine structure l’horaire du moine, révélant à toute l’Église ce qu’elle est, « société de la louange divine ».

    Cette expression dit parfaitement le charisme de Dom Guéranger. Elle est devenue le titre de l’un de ses derniers écrits, peu avant sa mort. Il s’adressait aux oblats, c’est-à-dire à des laïcs en lien spirituellement avec ses monastères. Mais le titre, L’Église, société de la louange divine, montre à lui seul comment ce qui caractérise la vie du moine est aussi au cœur de tous les fidèles. On a là le testament et la pensée de la vie de Dom Guéranger : la louange divine est comme ce ressort puissant qui communique son énergie spécifique à toute l’Église. Aussi, quand ce ressort se détend, le tonus chrétien devient moins vivace.  

    Évidemment, l’énergie humaine se remarque plus facilement ailleurs ; nos villes, nos usines et nos autoroutes bruissent d’un vacarme feutré et anxieux. La louange divine se poursuit comme une douceur d’un Ailleurs ; elle est proposée à l’homme pour l’empêcher de s’épuiser dans l’éphémère. On a comparé heureusement la louange divine égrenée tout le long du jour à un pendulier liturgique, ponctuant le temps pour l’orienter à l’éternité.

    Tout a commencé au Sinaï, lorsque Moïse passa quarante jours à prier et converser avec Dieu, alors que, hélas, le peuple impatient finissait par se divertir dans la futilité : la louange du Sinaï n’a pu ainsi se répandre comme il l’aurait fallu dans l’Histoire sainte du peuple élu. Plus profondément, tout a commencé au Cénacle de la Pentecôte : le recueillement de dix jours a maintenu les apôtres d’un même cœur, persévérant dans la louange de la prière avec les saintes femmes et surtout Marie, la mère de Jésus (Act. 1, 14). Puis les portes s’ouvrirent sous le vent du Saint-Esprit et la flamme de la louange conquit les rues de Jérusalem avec ses pèlerins. Des esprits bornés voulurent croire à une ivresse de la terre alors que faisait irruption la joie du Ciel pour inonder la terre nouvelle (Cf. Act. 2, 1-13).

    Depuis lors, en proportion de son humilité et docilité à l’Esprit d’amour, « faisant la volonté divine sur la terre comme au ciel », l’Église est pleinement « la société de la louange » divine. Le Concile remarque qu’elle l’est « de la manière la plus éclatante dans la sainte Liturgie où la vertu du Saint-Esprit agit sur nous par les signes sacramentels », célébrant dans une commune allégresse les louanges de la divine majesté, chantant d’une même voix les louanges du Dieu un et trine (Cf. LG 50). Saint Augustin compare la douce marche du pendulier liturgique à la louange cosmique des étoiles qui raconte la gloire de Dieu, selon le psaume (Ps. 8,1) : « D’un côté, les astres fournissent leur course au ciel, et, de l’autre, la psalmodie se déroule sur les lèvres du moine dans son ordre parfait. Les étoiles se succèdent les unes aux autres, prenant la place de celles qui les précèdent jusqu’au point du jour; de la même façon, les psaumes sortent de la bouche du solitaire comme d’un autre Orient, et, marchant d’un pas en quelque sorte égal à celui des astres, s’avancent insensiblement vers leur terme » (Sermon 36). 

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