Les splendeurs de Marie corédemptrice

Publié le 07 Oct 2026
marie corédemptrice

Saint Roch intercède auprès de la Vierge pour la guérison des pestiférés, Jacques Louis David, 1780, Musée des Beaux-Arts de Marseille.

Deux livres sont parus récemment en France portant sur la question, théologiquement débattue, de Marie comme corédemptrice. En soulignant l’intérêt de ces ouvrages, l’abbé Claude Barthe indique aussi fortement la convenance qu’il y a à donner ce titre à la Vierge Marie. Cet article est publié parallèlement sur le site de l’auteur (resnovae.fr).

 

Les éditions Via Romana ont courageusement publié deux ouvrages traitant de la corédemption de la Vierge Marie, alors que l’étrange note doctrinale du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Mater Populi fidelis, publiée le 4 novembre 2025, avait dénié l’opportunité d’appliquer à la Sainte Vierge le titre de « corédemptrice » de même que le titre équivalent de « médiatrice de toutes les grâces ».

Un mystère

Le premier livre de Guy Barrey, Marie Corédemptrice, Mère, Médiatrice et Avocate (1), avec une préface de Mgr Athanasius Schneider, est une entrée en matière précieuse sur ce sujet. Il fait une présentation théologique de ce titre qui exprime le mystère de la participation de la Mère de Dieu, avec et sous son divin Fils, à l’acquisition par la satisfaction de toutes et chacune des grâces de Salut concédées aux hommes, par les mérites de congruo (fondés sur la charité) de sa Compassion, lesquels sont, par la volonté de Dieu, indissolublement unis aux mérites de condigno (fondés sur la justice) de la Passion du Christ.

Musee Boyadjian MRAH 20 11 2011 Ex voto 07 corédemptriceGuy Barrey attire notamment l’attention sur la dévotion aux Cœurs unis de Jésus et de Marie propagée par saint Jean Eudes – et à sa suite par saint Louis-Marie Grignion de Montfort –  qui écrivait : « Le Cœur de cette glorieuse Marie a contribué à l’œuvre de notre rédemption, parce que Jésus […] est le fruit du Cœur de cette bienheureuse Vierge et que ce même Cœur est aussi le sacrificateur qui a offert cette divine hostie, et l’autel sur lequel elle a été offerte » (saint Jean Eudes, Le Cœur admirable de la très sacrée Mère de Dieu).

Le second livre, sous la direction de Karen Darantière, rassemble les actes d’un colloque qui s’est tenu à Paris les 23 et 24 mai 2025, sous le titre « Les splendeurs de Marie corédemptrice » (2). L’ouvrage, qui contient notamment les contributions de Mgr Athanasius Schneider, du père Manfred Hauke, de la faculté de théologie de Lugano, du père Serafino Lanzetta, est agrémenté d’une série de photographies de tableaux commentés théologiquement, tel le triptyque du Buisson ardent (1475-1476) de Nicolas Froment, ou la Vierge de l’Apocalypse de Miguel Cabrera (1695-1768). 

 

Mère de Dieu

Le père de Nadaï, op, membre de la Commission léonine (3), y montre le rattachement du titre de corédemptrice au fait que le Verbe a voulu assujettir son incarnation rédemptrice à la volonté de Marie. Elle a ainsi droit au titre de corédemptrice parce qu’elle a droit d’abord à celui de Mère de Dieu, qui est au reste d’une force bien plus grande. 


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Roberto de Mattei traite de « La question mariale lors du concile Vatican II ». Un schéma spécifique, De Beata Maria Virgine, avait été préparé, dans lequel le titre de médiatrice de toutes les grâces, comme associée au Christ dans leur acquisition, était clairement énoncé. En revanche, celui de corédemptrice avait été omis au motif qu’il pourrait « être mal compris des protestants ». Ajoutons que, tant dans ce schéma préparatoire que dans les autres, aucun canon de définition infaillible n’était prévu. 

Malgré sa prudence, le schéma rencontra une forte opposition devant le Concile, car il lui était reproché de faire obstacle à l’œcuménisme vis-à-vis des protestants. Il fut d’abord fondu dans celui sur l’Église, qui deviendra la constitution Lumen Gentium. En outre, les Pères progressistes voulaient que l’on en ôtât le titre de Marie médiatrice de toutes les grâces. Selon un processus habituel lors de Vatican II, on trouva un compromis entre l’aile avancée et les évêques conservateurs : le titre fut inséré au milieu d’autres et privé du génitif « de toutes les grâces » : « La bienheureuse Vierge est invoquée dans l’Église sous les titres d’avocate, auxiliatrice, secourable, médiatrice » (n. 62).

Une mariologie minimaliste

Roberto de Mattei remarque que, dans ce domaine comme en d’autres, la minorité progressiste l’emporta grâce aux concessions du front conservateur. Les mariologues de celui-ci tenteront ensuite désespérément de se référer à la mention de Lumen gentium, mais c’est bien la « réinterprétation » minimaliste de la mariologie par le Concile, celle de l’abbé René Laurentin, qui l’emporta. 

Nous étions pour notre part chargé de parler de « La doctrine de la corédemption dans l’école française de spiritualité », qui a mis en valeur le thème équivalent de Virgo Sacerdos, Vierge Prêtre, qui remonte au Pseudo-Épiphane de Salamine (Ve siècle), et qu’on retrouve ensuite de siècle en siècle jusqu’à Ippolito Marracci (1604-1675).

Pour l’école française de spiritualité, dont le cardinal de Bérulle fut le premier de cordée, spécialement pour Jean-Jacques Olier, l’analogie établie entre la « prêtrise » de Marie et celle des prêtres servait à souligner l’éminence mystique du sacerdoce et à encourager le clergé à la sainteté de sa vie. Le formel du sacerdoce de Marie se trouve dans le fait qu’au pied de la Croix, elle coopérait à l’acte principal du sacerdoce de Jésus-Christ, en donnant, comme l’a voulu le plan divin, son consentement au sacrifice. « Son sexe seul la privait de l’usage et de la dignité de ce ministère, qui était réservé pour les hommes » (J.-J. Olier, L’Esprit des cérémonies de la messe).


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La contribution de l’abbé Le Troadec rappelle les attestations pontificales de ce titre, et notamment celles répétées de Pie XI. « Le Rédempteur se devait, nécessairement, d’associer sa Mère à son œuvre. C’est pour cela que nous l’invoquons sous le titre de Corédemptrice » (allocution de 1933). L’association de Marie à la Passion rédemptrice était nécessaire, d’une nécessité de congruence bien sûr.

La préparation de ce colloque eut lieu dans les derniers jours du pontificat du pape François. Au même moment, à Rome, se tint une réunion au Palais du Saint-Office pour traiter de l’inopportunité des titres mariaux de « corédemptrice » et de « médiatrice de toutes les grâces », à laquelle participait le cardinal Prevost, auquel cette question tenait à cœur, réunion qui faisait le point sur les premiers travaux du Dicastère pour la Doctrine de la Foi qui allaient aboutir à la note Mater Populi fidelis.

C’est la demande d’un nouveau dogme marial – par exemple par le cardinal Journet (1891-1975), le père Réginald Garrigou-Lagrange (1877-1964), récemment par le cardinal Vithayathil (1927-2011), le Dr Mark Miravalle, président de Vox Populi Mariae Mediatrici – déclarant solennellement Marie corédemptrice et médiatrice de toutes les grâces, qui exaspère et a exaspéré le plus ceux que Roberto de Mattei qualifie de « minimalistes ». Ceux-ci, tel le père Yves Congar (1904-1995), se plaignaient de ce qu’ils considèrent comme une « inflation » des dogmes mariaux à l’époque contemporaine. En fait, la définition solennelle est demandée parce qu’elle rendrait définitive ce qu’enseigne déjà la doctrine pontificale ordinaire (saint Pie X, Benoît XV, Pie XI, Pie XII). 

Une grande portée ecclésiale

En outre, il faut convenir que les dogmes mariaux ont eu une grande portée ecclésiale. La proclamation de l’Immaculée Conception en 1854 était en même temps une affirmation de l’infaillibilité personnelle du pape, que le premier concile du Vatican allait définir en 1870. La proclamation de l’Assomption en 1950 (l’année d’Humani Generis, l’encyclique de Pie XII sur les erreurs contemporaines) avait une portée antimoderniste considérable en affirmant que l’entrée au ciel de la Sainte Vierge avait eu lieu non seulement avec son âme, mais aussi avec son corps, ce qui touche à la foi en la résurrection des corps.

Et aujourd’hui, un dogme marial sur la corédemption et sur la médiation de toutes grâces correspondrait à une remise en selle de l’infaillibilité, mise sous le boisseau depuis Vatican II, avec d’immenses conséquences pour la proclamation et la défense de la foi catholique.

  


1. Guy Barrey, Marie Corédemptrice, Mère, Médiatrice et Avocate, Via Romana, 236 p., 24 €.

Marie Coredemptrice Mere Mediatrice et Avocate G Barrey corédemptrice

2. Karen Darantière, Les Splendeurs de Marie corédemptrice, Via Romana, 262 p., 24 €.

Les splendeurs de Marie coredemptrice K Darantiere corédemptrice

3. La Commission léonine est un groupe de chercheurs spécialisés, financé et organisé par l’ordre des Frères prêcheurs, sous l’autorité de son maître général, chargé de l’établissement d’une édition critique des œuvres de saint Thomas d’Aquin. 

 

>> à lire également : Entretien | Un colloque international sur la Vierge Marie

 

Abbé Claude Barthe

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