La pause liturgique : Graduel Tribulatiónes (2ᵉ dimanche de Carême)

Publié le 21 Fév 2026
grégorien croix introït offertoire agnus dei communion alléluia graduel
2 dimanche de Carême / Mercredi après le 1er dimanche de Carême

Tribulationes Partition graduel

Traduction Les souffrances de mon cœur se sont amoncelées. Délivre-moi de mes angoisses, Seigneur.

Vois ma misère et ma peine et pardonne-moi tous mes péchés. (Psaume 24, 17-18)

 

Commentaire spirituel

Le psaume 24 (25 selon l’hébreu) fournit de nombreux versets au répertoire grégorien. Ces deux versets constituent une prière très humble et un appel lancé à la miséricorde du Seigneur. Ils décrivent l’état d’une âme plongée dans la souffrance morale et même psychologique et ne pouvant plus s’en sortir seule.

Alors elle se tourne vers son Dieu et, dans une formule vraiment inspirée, lui demande de se pencher, de regarder et d’agir en conséquence. « Vois ma misère et ma peine et pardonne-moi tous mes péchés. » Il s’agit là d’une véritable oraison jaculatoire, une petite prière qui, telle une flèche de feu, traverse les cieux et transperce le cœur de Dieu.

Nous portons le trésor de la grâce dans des vases fragiles et dans notre vie, nous faisons l’expérience universelle de la souffrance, cet ennemi numéro un, si déroutant, si désarmant, et en même temps si incontournable. Alors que nous sommes faits radicalement pour le bonheur, alors que Dieu lui-même nous y invite et le veut pour nous, infiniment plus et infiniment mieux que nous, voilà que nous butons sur cet obstacle et cela nous fait si mal. Notre bonheur nous apparaît ainsi limité et menacé de toutes parts, du côté temporel comme du côté spirituel, dans notre vie sensible comme dans notre vie morale, par une souffrance aux multiples facettes et aux ressources inépuisables.

Chacun a de quoi composer ses propres litanies de misère. Ce petit verset du psaume 24 se fait l’écho de ce pénible constat. C’est comme une plainte, un gémissement qui exprime de façon poignante l’impuissance humaine sous le poids de la souffrance.

Mais en même temps, ce verset fournit la solution qui est la confiance absolue en Dieu, notre Créateur et notre unique Sauveur. La souffrance est révélatrice d’un amour. Dans le plan de Dieu, elle n’est permise que pour nous faire grandir dans l’amour, jamais pour nous faire tomber ou nous punir. Quand une souffrance est mal vécue, c’est un vrai drame, parce que la souffrance n’est permise par Dieu, encore une fois, que comme une invitation à l’amour, une pro-vocation d’amour.

Et si nous répondons à cette provocation de la souffrance par l’amour, alors elle devient pour nous un immense bienfait, celui que Dieu réserve à ses meilleurs amis. « Le cœur parfait rencontre la joie où l’imparfait rencontre la tristesse. » Ainsi bénies par la charité, nos afflictions, nos tristesses, nos larmes, deviennent elles-mêmes actes de charité, actes méritoires donc, et par conséquent gages d’accroissement spirituel. C’est ainsi que nos souffrances peuvent devenir joie, car souffrir en aimant, accepter de souffrir pour mieux aimer, pour être plus digne de l’amour authentique, est-ce encore souffrir ? Le baume n’est-il pas sur la plaie, quand la souffrance est acceptée et offerte dans l’amour ?

 

Commentaire musical

 

 

Ce graduel apparaît comme une véritable énigme pour les commentateurs. Il unit en effet un texte poignant et douloureux à une mélodie extrêmement joyeuse. C’est l’alliance mystérieuse entre la souffrance et la joie qui est ainsi traduite, mais on voit presque une faute de goût dans ce choix du 5 mode par le compositeur. Voici, à titre d’exemple ce que dit dom Baron, l’ancien maître de chœur de Kergonan :

« Il est rare de trouver une mélodie du 5 mode tout entière en Fa comme celle-ci, sur un texte qui est un appel à la miséricorde. Ses tons pleins, son atmosphère paisible, heureuse, parfois joyeuse et exultante s’allie mal avec le poids du péché, la tristesse du remords et les appels douloureux vers la pitié divine. Aussi, si l’on ne chante pas la première phrase avec un peu de lenteur et de poids et dans un sentiment de contrition, elle sonnera faux parce qu’elle aura sur les mots mêmes de la souffrance, tribulatiónes cordis mei et dilatátæ sunt, quelque chose de satisfait qui reflète le bonheur. »

Personnellement, je ne consens pas à dénaturer ainsi une mélodie pour lui faire dire le contraire de ce qu’elle exprime, en s’efforçant « d’atténuer le caractère de joie qui se dégage de presque toutes ses formules ». Et je ne parviens pas non plus à voir dans ce graduel une erreur d’adaptation ou une faute de goût de la part du compositeur. C’est trop gros et il paraît difficile de supposer que le compositeur n’a pas vu ce contraste apparent entre le texte et la mélodie du 5 mode qu’il est allé dénicher.

Je crois qu’il y a vraiment moyen d’allier dans l’interprétation ces deux réalités éminemment chrétiennes que sont la souffrance et la joie. Je crois même qu’un tel choix mélodique veut nous dire quelque chose justement, quelque chose de très profond, à savoir que la joie chrétienne creuse son lit dans le ravin de la souffrance. La joie chrétienne n’est pas une joie naturelle, elle se situe au-delà des sentiments, au-delà du ressenti. Cette mélodie nous fait franchir, en quelque sorte, une frontière spirituelle.

Et de même que la joie chrétienne s’exprime bien souvent, dans les mélodies grégoriennes, en des formules parfaitement maîtrisées du point de vue des sentiments, toutes remplies de paix et de sérieux, de même la souffrance chrétienne, dans un graduel comme celui-ci, trouve des accents joyeux qui éclairent son sens véritable dans la vie des hommes, rejoignant alors le message paradoxal mais si important des béatitudes.

Voyons donc cette mélodie en détail :

L’intonation à elle seule devrait couper court à toute interprétation minimisante. Elle est on ne peut plus classique en 5 mode : trois notes (Fa-La-Do) la propulsent vers la dominante du mode, en un arpège sans équivoque qui exprime la joie par sa luminosité même. On peut dire que d’emblée, le compositeur affiche la couleur : son chant est un message de joie résolue, de joie quand même, de joie malgré tout.

Et cette joie s’empare du premier mot qui traduit la souffrance : tribulatiónes. La tenue sur le Do donne de l’intensité et de la solidité à ce mot dont la finale seule est en détente, offrant à la pièce la première de ses cadences sur le La. C’est à partir du La que la mélodie repart sur cordis, de façon légère, avant de retourner se fixer sur le Do en une tenue ferme qui affecte les deux syllabes de mei. La finale de ce mot est elle aussi extrêmement ferme et très bien nombrée. Aucune mollesse dans ce premier membre de phrase : l’adoucir intentionnellement serait le dénaturer.

Aussi bien, il serait exagérer de lui trouver une joie excessive et déplacée : c’est simplement maîtrisé, fort et résolu. L’âme ne consent pas à se laisser désarçonner par la souffrance, elle affirme tranquillement son appartenance à Dieu, ce Dieu qui lui donne la force de sourire même dans l’épreuve. La mélodie du mot suivant enveloppe un mot qui pourrait parfaitement s’appliquer au mouvement de la joie dont le propre est de dilater le cœur. Or ici, ce sont les souffrances qui se dilatent et s’amoncellent dans l’âme du fidèle.

Le contraste est effectivement impressionnant mais là encore il serait incongru de penser que le compositeur ne l’a pas vu lui-même. Minimiser ce contraste en chantant ce passage lourdement serait contraire aux indications des manuscrits qui n’expriment rien de tel. N’y a-t-il pas là, tout simplement, un acte profond de foi chrétienne qui fait trouver la joie dans l’amoncellement même des peines de toutes sortes ? C’est la joie des béatitudes, la joie parfaite du Poverello d’Assise :

« Heureux êtes-vous, quand les hommes vous haïront, quand ils vous frapperont d’exclusion et qu’ils insulteront et proscriront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. Réjouissez-vous ce jour-là et tressaillez d’allégresse, car voici que votre récompense sera grande dans le ciel (1). »

Il n’y a pas de contradiction entre ce qui vient d’être dit et la seconde phrase du corps du graduel qui demande, elle, une délivrance de la part du Seigneur. On peut remarquer d’ailleurs que le terme necessitátibus ne désigne pas les souffrances objectives mais leur répercussion déstabilisante dans l’âme. C’est de ce mal psychologique, fait de faiblesse et de crainte, que le fidèle demande d’être délivré. Il demande au Seigneur de le prémunir contre les assauts du mal qui ont de quoi l’emporter si la grâce ne le soutient.

La mélodie de de necessitátibus reprend d’ailleurs en son début celle de dilatátæ sunt, mais renchérit sur meis qui prépare par son crescendo l’appel vigoureux de éripe me, beaucoup plus poignant que tout ce qui a précédé. Le corps du graduel s’achève sur la longue vocalise de Dómine, d’abord poignante elle aussi, puis retrouvant grâce à l’arpège Fa-La-Do le caractère joyeux et lumineux du début de la pièce. La cadence s’élargit finalement et se pose dans la clarté du mode de Fa.

Le verset du graduel est joyeux lui aussi. Le texte invite le Seigneur à regarder la petitesse et la peine de celui qui chante et souffre tout à la fois. Le verbe vide est intense mais aussi plein de confiance. Il progresse en intensité et en confiance grâce à la répétition mélodique qui le conduit vers sa cadence très ferme sur le Do.

Le beau mouvement chaleureux de humilitáte fait penser à une inclination. Il n’y a aucune trace de langueur dans ce passage, pas de larmoiement. L’âme invite juste le Seigneur à voir, sans se regarder elle-même, car elle sait que le regard du Seigneur est un regard d’amour, un regard d’amour. Elle se sait enveloppée toute dans ce regard. Même sa peine est illuminée par ce regard divin. L’admirable vocalise de labórem, avec ses méandres joyeux et lumineux, dépeint à merveille la confiance de l’âme, sa joie même de se savoir ainsi regardée, aimée, comprise, exaucée.

Il n’y a aucune raison d’alourdir ce passage, alors que les manuscrits le montrent au contraire criblé de petits celeriter. Ce serait un non sens de le transformer en une plainte douloureuse et morose. Encore une fois ce graduel traduit l’une des dimensions de la joie chrétienne, et précisément la plus profonde qui est aussi la plus paradoxale : celle de la croix. Il nous montre que jusque dans ses épreuves, le chrétien peut se sentir suffisamment dégagé pour chanter quand même et dire à Dieu son amour et sa joie. La certitude de son appartenance au Seigneur, à sa grâce, à la vie éternelle, lui fait traverser avec confiance les ravins de la mort.

Cette interprétation semble cohérente avec le reste de la mélodie de ce verset qui se déploie dans la même atmosphère lumineuse, alors même que l’âme implore son Sauveur de lui pardonner tous ses péchés. L’élan de dimítte, l’insistance très expressive de ómnia, la vocalise finale de mea, qui empruntent leurs formules à une mélodie type, tout s’accorde parfaitement avec un mouvement intime fait de désir, d’humilité, de ferveur, de confiance et de joie.

Ce graduel n’est décidément pas un contre-sens, il nous met en présence, au contraire de la vraie joie chrétienne, plus forte que la mort et que rien ni personne ne pourra nous ravir.

 

>> à lire également : Entretien | Exclure les enfants, c’est exclure l’avenir ! 

 

Un moine de Triors

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