Solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ
« Alléluia ! Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment une boisson :
celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » (Jn 6, 56-57)
Commentaire spirituel
Pour le texte de l’alléluia, saint Thomas s’est contenté de reprendre deux versets de l’Évangile de saint Jean retenu pour la solennité. Ils sont extraits de l’impressionnant et long chapitre 6 et plus précisément à ce que l’on appelle le « discours sur le pain de vie ».
C’est un passage dramatique de la vie et de l’enseignement de Jésus. Tout commence bien par le miracle de la multiplication des pains. Les foules enthousiastes veulent même s’emparer de Jésus pour en faire leur roi. « À la vue du signe qu’il venait de faire, les gens disaient : C’est vraiment lui le prophète qui doit venir dans le monde. » Saint Jean note alors que Jésus s’enfuit de nouveau (il y a déjà eu un précédent) seul dans la montagne. On pressent qu’entre lui et ses compatriotes, il y a déjà un malentendu.
Après la traversée nocturne du lac de Tibériade, occasion d’un nouveau miracle de Jésus en faveur de ses disciples, les foules finissent par le rejoindre à Capharnaüm, et c’est là qu’a lieu l’explication qui va provoquer une crise de confiance chez de nombreux Juifs et jusqu’au sein des disciples du Seigneur.
À lire ce chapitre, on sent la tension qui monte et on a même l’impression que c’est Jésus lui-même qui la provoque, la nourrit, la porte à son paroxysme, comme s’il voulait opérer un discernement des esprits. Tout au long de ce récit, il fait clairement comprendre qu’il se tient en face de Moïse comme le médiateur d’une alliance nouvelle, incomparablement supérieure à l’ancienne.
Jésus a des propos très explicites sur sa divinité : il promet de ressusciter lui-même ceux qui auront cru en lui ; il se proclame « le pain de vie descendu du ciel » ; il parle de son Père qui n’est pas Joseph, comme le pensent ses compatriotes, mais le Dieu qu’ils adorent. Le crescendo du doute et du scandale se fait sentir tout particulièrement quand Jésus affirme que ce pain de vie dont il a parlé, c’est sa propre chair qui sera donnée pour la vie du monde (un petit détail universaliste qui passe souvent inaperçu, mais qui suffit à empêcher une interprétation anthropophagique de la parole du Christ).
Les Juifs sont pourtant choqués par cette parole, soit parce qu’ils la prennent en ce sens grossier, soit parce qu’ils ne comprennent pas le sens d’une prétention aussi exorbitante de la part de Jésus de nourrir de sa chair le monde entier. En tout cas, ce sont eux qui commencent à parler d’un acte physique de manducation. Et chose remarquable, et c’est là que tout va basculer, Jésus, bien loin de chercher à relativiser leur affirmation en lui donnant un sens spirituel, insiste au contraire sur cet acte physique de manducation destiné à devenir précisément le sacrement de la communion plénière de toute personne au Christ.
« En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. »
On est parvenu au sommet de ce discours. Jésus n’a pas cherché le moins du monde à édulcorer son message, au contraire, il l’a guidé souverainement là où il voulait en venir, sachant très bien que cette révélation ne serait pas sans conséquences. De fait, l’évangéliste remarque que « dès lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n’allaient plus avec lui ». Le Seigneur ne fera rien pour les retenir, il ne cherchera aucunement à dissiper le malentendu.
Bien plus, il s’adresse aussitôt à ses apôtres et les invite à se situer par rapport à la teneur réelle du discours qu’il vient de prononcer : « Voulez-vous partir, vous aussi ? ». Et l’on connaît la réponse admirable et pleine d’amour de Pierre : « Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » Les apôtres n’ont certainement pas tout compris, eux non plus, mais ils posent un acte de confiance qui leur permet d’entrer dans le mystère d’une communion plus intime avec leur maître. Et l’Esprit-Saint les guidera vers la vérité tout entière.
Tel est le récit bouleversant qui fonde la doctrine catholique relative à l’Eucharistie, le sacrement de la présence réelle du Christ dans son Église. C’est ce texte majeur qu’a choisi saint Thomas pour notre alléluia, ce texte qui insiste sur le réalisme de la parole du Christ : « ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment une boisson » ; ce texte qui établit un lien indissoluble entre la manducation physique de l’Eucharistie et la communion spirituelle avec le Seigneur : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. »
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Commentaire musical
La mélodie retenue pour cet alléluia est empruntée à un modèle qui avait disparu depuis de nos livres liturgiques, mais que le Graduale triplex de Solesmes a rétabli au commun des martyrs en dehors du temps pascal : il s’agit de l’ancien alléluia Lætabitur justus qui servait pour célébrer un martyr pontife. On est donc en présence d’une adaptation au texte de saint Jean, d’ailleurs très réussie, à partir de ce modèle.
Le texte assez long et la mélodie ornée concourent à faire de cet alléluia une pièce imposante, dont le verset n’est pourtant constitué que de deux phrases mélodiques qui correspondent aux deux vérités contenues dans le texte : l’affirmation du réalisme de la chair et du sang du Christ comme nourriture et boisson d’une part ; et celle de la nécessité pour les fidèles de manger et de boire pour demeurer en vie dans le Seigneur.
La mélodie du 7ᵉ mode est assez somptueuse, ample et chaude. L’intonation est calme et assez restreinte encore au plan mélodique : on part du Fa, considéré comme sous-tonique et on atteint le Do seulement, donc elle se situe plutôt dans l’ambitus du 8ᵉ mode. L’accent de alléluia est bien souligné par les deux tierces Fa-La et La-Do, cette dernière entendue deux fois, avec une belle retombée sur le Sol par un intervalle de quarte qui demande de ne pas sauter à pieds joints sur cette dernière note.
Puis, le jubilus attaque d’emblée au Do et monte jusqu’au Mi, avant de redescendre en se posant d’abord sur le Ré, puis sur le La et enfin sur le Sol. C’est le premier élan et la première retombée de ce jubilus. Le second élan est plus sobre, il n’atteint que le Ré, mais il est suivi d’une magnifique descente vers le Ré grave, donc à l’octave inférieur. Cette descente mélodique très chaleureuse doit s’accompagner d’un crescendo et d’un ralentendo expressifs donnant à ce passage une grande expression de lumière, de douceur, d’amour, de calme.
Enfin, dans ce climat large, la dernière montée par degrés conjoints sera bien appuyée elle aussi, jusqu’au Do du sommet qui sera atteint, lui, avec douceur et paix. Ce dernier motif forme une courbe parfaite, avant la cadence finale ferme et bien rythmée. On a donc un jubilus expressif, fait de montées et de descentes mélodiques successives assez importantes, enthousiastes mais paisibles.
Le verset débute de façon assez différente avec un premier intervalle de quarte Sol-Do. C’est le Seigneur qui parle et son affirmation est solennelle. Cependant, le mouvement du verset est un peu plus léger. Tout le premier membre de phrase se cantonne dans la quarte Sol-Do avec une seul Fa sur l’accent au levé de vere. Un grand calme préside à cette affirmation.
Ce n’est qu’avec le deuxième membre que la mélodie s’envole. La quinte initiale Sol-Ré laisse entendre d’emblée que cette fois on va passer résolument en 7ᵉ mode. Ce n’est sûrement pas un hasard si c’est sur le mot sanguis que le ton change vraiment. Il y a là sans doute une évocation du sacrifice du Seigneur. Ce sang destiné à devenir la boisson des fidèles du Christ est celui qui va être versé sur la croix. Le mouvement de sanguis meus est vif, on peut faire sentir une nuance poignante, comme si le Seigneur, à l’évocation de son sang, pensait déjà à sa passion.
La cadence en Ré, à l’aigu, de meus, laisse entendre que le mouvement n’est pas achevé et de fait, la vigueur s’amplifie encore sur vere est potus. Tout ce passage, à l’exception d’un seul Do, se situe sur le Ré ou au dessus, et la mélodie atteint même le Sol sur potus. Merveilleuse et dramatique expression mélodique, qui à elle seule interprète avec tant de justesse le texte sacré, donnant à entendre quelle vénération et quelle reconnaissance nous devons avoir envers ce sang versé pour nous.
La deuxième phrase commence dans la même atmosphère. Qui manducat reproduit exactement la mélodie de vere est potus. Le verbe qui signifie l’acte du fidèle manifeste bien que sa foi doit correspondre au grand mystère qui se cache sous les apparences du pain et du vin. Sa mélodie manifeste aussi la grandeur de la communion qui nous unit au Christ et donc à sa divinité par le moyen de son humanité.
Après ce sommet situé au tout début de la seconde phrase, la mélodie connaît une accalmie réelle sur meam carnem qui nous fait enfin retrouver la tonique Sol. Désormais, le calme est revenu et le Seigneur achève de délivrer son message dans la paix. Il y a bien un sursaut mélodique sur bibit meum, mais il est moins souligné, et sur sanguinem, on n’entend finalement plus le Ré, la mélodie se contentant du Do, belle transition pour la reprise du jubilus sur in me manet qui ne monte également jusqu’au Do.
On retrouve alors sur cette finale la largeur de tempo du jubilus, qui convient d’ailleurs très bien au texte. La pièce se termine en effet sur la description de l’inhabitation mutuelle du Sauveur et de celui qui a communié à son corps et à son sang. La mélodie obéit au texte dont elle reproduit la saveur contemplative et toute la chaleur amoureuse de cette relation béatifiante. Ego in eo, cela résonne aussi doucement comme une promesse dans les âmes qui attendent le plein dévoilement du face à face. Ce que la communion nous fait vivre très réellement mais dans l’invisible et éventuellement dans l’aridité et la sécheresse, nous le savons.
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