> Tribune libre de François Granier
Philosophie et économie peuvent-elles faire bon ménage ? Pour l’auteur, elles sont même complémentaires et doivent s’ordonner au bien commun. En s’appuyant sur les travaux de Marcel De Corte, François Granier entend montrer la fécondité de l’union de ces deux disciplines.
Par la métaphysique, l’intelligence humaine contemple la réalité objective, remonte à son origine et découvre les finalités : l’homme n’est pas le fruit du hasard et sa finalité est le bien total, source du bonheur.
La philosophie pratique cherche ensuite à ordonner l’agir humain en vue de la finalité de la vie humaine, et découvre ainsila morale naturelle. C’est pourquoi la primauté des disciplines rationnelles revient à la métaphysique (contempler et recevoir de la réalité objective) suivie de la morale naturelle (agir).
Vient ensuite l’intelligence technique et artistique (faire) par laquelle l’homme crée des œuvres et aménage le monde. Cette troisième activité de l’intelligence est logiquement soumise aux deux premières afin de pas perdre de vue la finalité naturelle de la vie humaine.
Rejet de la métaphysique
La modernité a cependant été marquée par le rejet de la métaphysique et le relativisme moral. Ce qui revient à confiner l’intelligence au faire. Marcel De Corte écrit que l’intelligence s’est invertie.
« Au lieu de se conformer au réel, elle a voulu que le réel se conforme à ses injonctions. Mais comme il faut en l’occurrence violenter la nature pour arriver à cette fin, il a fallu que l’intelligence s’altère au point de se soumettre complètement aux puissances de l’imagination, seule faculté capable en nous de construire un autre monde qui supplanterait le monde réel et qui, étant l’œuvre de l’homme, serait totalement soumis à l’homme. » (1)
Ne pas oublier la morale
L’époque moderne a prétendu faire de l’économie une science de la production des richesses matérielles indépendante de la morale naturelle. Ce faisant, des représentations atrophiées de l’être humain ont servi de bases aux différents courants de la pensée économique, marqués par une conception erronée de la liberté, réduite à la recherche de son intérêt propre au lieu de la recherche du bien. Ainsi un homme abstrait, sorte d’homo economicus, a remplacé l’homme réel dans les pensées économiques et politiques.
Le libéralisme définit la liberté comme indépendance et suprématie de la volonté individuelle sans référence au bien. Le marxisme reprend d’ailleurs cette conception de la liberté et s’attache – de façon autoritaire – à « libérer » l’individu de toute influence naturelle ou acquise qui ne serait pas conforme à l’idéologie du parti.
La société purement libérale, si elle existait, tendrait à la domination des plus forts, et finalement à la corruption de l’État par les groupes les plus puissants, aux mains desquels il devient un instrument pour asservir le plus grand nombre. Sans la morale naturelle, la société libérale n’est pas durable et est remplacée par diverses formes de totalitarisme: communisme ou néolibéralisme, qui exercent leur pouvoir par la manipulation ou par la force.
Si bien que l’on peut dire avec Fulton Sheen que « le communisme est lié à la société occidentale matérialiste comme la putréfaction est liée à la maladie ». En effet, « sa notion de l’économie en tant que cause primordiale et motivante de toute l’histoire humaine, le communisme l’a tirée du libéralisme historique occidental qui prétendait que le but essentiel de l’homme était de faire du profit. » (2)
Le sens du bien commun
La métaphysique et la morale naturelle donnent le sens du bien commun.
Leur absence ouvre à la dictature du scientisme économique qui est prétendu capable de régler tous les problèmes de l’homme depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Cette emprise extravagante est affirmée alors même que ce scientisme n’aboutit qu’à des crises répétées dans son propre domaine et que la libre circulation des capitaux et des marchandises a contribué, par les délocalisations, à l’effondrement industriel et financier des nations occidentales, tandis que sont broyées les bases du développement des nations, à savoir les familles et l’éducation qui ne sont plus considérées que comme des rouages serviles de la production de richesses.
« La culture systématique de l’avidité par rapport aux richesses matérielles conduit à une extinction de l’intelligence qui devient incapable de résoudre même les problèmes de la vie courante : surendettement, multiplication des conflits inutiles. » (3)
L’exercice intégral de l’intelligence ne peut se faire que par la contemplation humble du réel pour s’ouvrir aux vérités métaphysiques fondamentales : l’univers a été créé, l’homme n’est pas le fruit du hasard et sa vie a une finalité, le bonheur. Il s’ensuit la recherche du bien total, que l’on nomme le souverain bien ou Dieu, à travers les choix de biens intermédiaires effectués tout au long de la vie et qui lui donnent son orientation.
Les lois naturelles de l’économie
L’ouvrage Philosophie de l’économie de Marcel De Corte a le mérite d’appliquer les bases solides de la philosophie réaliste thomiste aux questions de l’économie. Il replace la recherche du bien et du bonheur au cœur de l’activité économique. Celle-ci ne peut être séparée de la morale car l’acte économique est un acte humain, intelligent, volontaire, libre et finalisé par le bien de l’homme.
Il nous faut remplacer l’utopie scientiste des « lois naturelles de l’économie » par la reconnaissance de la finalité de la vie humaine et par la morale naturelle qui en découle. Seule une philosophie réaliste, détournée des idéalismes my-thologiques, permettra de réconcilier les hommes autour d’une juste conception de l’économie qui prendra en compte les réalités naturelles que sont la famille et le bien commun de la société.
« De même qu’il y a en morale un bien réel et un bien apparent, il y a en économie une vraie direction, et une fausse direction qui se subordonne l’ensemble des lois économiques » (4).
Les messianismes terrestres promettent un paradis collectif futur mais ont finalement une haine du bonheur personnel fondé sur l’accomplissement de l’être. L’idéal qu’ils proposent est proche de celui de la fourmilière. Il nous faut revenir à la morale naturelle faite pour le bonheur, en travaillant sur soi plutôt qu’en rêvant à des révolutions ou à l’évolution. C’est par une morale vivante que nous sommes heureux.
Selon Fides et Ratio, « la Révélation chrétienne est la vraie étoile sur laquelle s’oriente l’homme qui avance parmi les conditionnements de la mentalité immanentiste et les impasses d’une logique technocratique ; elle est l’ultime possibilité offerte par Dieu pour retrouver en plénitude le projet originel d’amour commencé à la création. À l’homme qui désire connaître le vrai, s’il est encore capable de regarder au-delà de lui-même et de lever son regard au-delà de ses projets, est donnée la possibilité de retrouver un rapport authentique avec sa vie, en suivant la voie de la vérité. » (5)
1. Marcel De Corte, L’intelligence en péril de mort, Éditions de L’Homme Nouveau.
2. Mgr Fulton Sheen, Communisme et conscience de l’Occident, Éditions Saint Rémi, p. 49.
3. E.F. Schumacher, Small is beautiful. Economics as if people mattered, 2022. Voir aussi : Small is toujours beautiful, Joseph Pearce, Éditions de L’Homme Nouveau.
4. Marcel De Corte, Philosophie de l’économie, Éditions Hora Decima.
5. Jean-Paul II, Fides et Ratio, 1998.
À lire également dans la collection « Marcel De Corte » aux éditions Hora Decima, Descartes, philosophe de la modernité, 226 p., 20 € et Les Mutations de l’Église catholique au XX siècle, 538 p., 25,50 €.
>> à lire également : À la découverte des miracles eucharistiques (HS 62) : Un morceau de cœur… du Cœur







