Dans le répertoire grégorien, une séquence, selon l’étymologie du mot, c’est une suite. Le mot est passé d’ailleurs dans le langage musical. De quelle suite s’agit-il ici ? La séquence grégorienne est une pièce qui se chante juste à la suite de l’alléluia. C’est le plus souvent une composition ecclésiastique, donc non directement biblique, très poétique, une sorte de chant plus ou moins rimé et mesuré, de préférence syllabique.
Il y a des séquences célèbres : la liturgie romaine en a conservé cinq (Víctimæ pascháli laudes (Pâques), Veni Sancte Spíritus (Pentecôte), Lauda Sion (Fête-Dieu), Stabat Mater (fête des sept douleurs de la Vierge), Dies iræ (Messe des défunts).
La séquence est souvent, mais pas systématiquement, un développement mélodique de l’alléluia. Ce genre musical a connu un grand essor et une magnifique floraison au Moyen Âge. Certaines séquences sont des joyaux de l’art grégorien. Et la séquence Ave Maria est une authentique petite merveille de grâce et de pureté. Elle s’adresse à la sainte Vierge. C’est une salutation qui devient louange puis prière, le salut d’un enfant devant la beauté de sa mère.
On raconte que le petit Mozart, alors âgé 6 ans, avait été invité à la cour de Vienne et joué en présence de l’impératrice Marie-Thérèse. À la fin du concert, la souveraine a pris maternellement l’enfant prodige sur ses genoux. Il l’a regardée et, avec la grâce enfantine de son âge, il lui a dit : « vous êtes la plus belle femme que j’ai jamais vue ». Eh bien c’est un peu l’impression qui se dégage de cette séquence mariale. On salue la sainte Vierge, on lui dit qu’elle est belle, la plus belle des créatures, on lui dit qu’on l’aime, comme un enfant qui serait sur ses genoux et qui contemplerait son visage.
Commentaire spirituel
Voici une traduction de ce beau texte qui évoque la fraîcheur de cette poésie toute gracieuse du Moyen-Âge.
« Je vous salue Marie, pleine de grâce,
le Seigneur est avec vous, vierge sereine.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes,
vous qui avez engendré la paix pour les hommes et la gloire pour les anges.
Et le fruit de votre sein est béni, lui qui, par sa grâce a fait de nous ses cohéritiers.
Par cet Ave si doux à la terre, contre les lois de la nature, par un enfantement nouveau, étoile, vous avez engendré un fils, le nouveau soleil.
Vous êtes devenue le temple du Christ Sauveur, qui est tout petit et très haut, lion et agneau, et vous êtes toujours vierge.
Reine des vierges, rose sans épine, vous êtes devenue la Mère de celui qui est fleur et rosée, pain et pasteur.
Vous êtes la cité du roi de justice. Vous êtes la mère de la miséricorde.
Vous avez rendu le pénitent à la vie de la grâce en le tirant du bourbier de sa misère.
La cour céleste vous loue, et nous aussi nous vous rendons nos hommages.
Par vous le pardon est accordé aux coupables. Par vous la grâce est donnée aux justes.
Alors, étoile de la mer, demeure du Verbe de Dieu, aurore du soleil, porte du paradis par où la lumière a jailli,
priez votre enfant, afin qu’il nous délivre de nos péchés et qu’il nous rassemble pour l’éternité dans son royaume de clarté où la lumière resplendit à jamais.
Amen. »
Ce beau texte est si bien rendu par la mélodie ! Il y a en lui de belles images poétiques, des images classiques très médiévales qui comparent Marie à une étoile (selon la signification même du prénom de « Marie »). La Vierge Marie est l’étoile de la mer, ou encore à la cité sainte, la demeure, le temple du très Haut. Marie est l’aurore précédant le lever du soleil, elle est une rose sans épine, elle est la mère de la fleur et de la rosée, elle est la porte du paradis. Tous ces titres sont autant d’actes d’amour d’un enfant pour sa mère.
Le contraste entre les images qui sont associées dans ce chant est également très éloquent. On parle du Christ comme d’un tout petit et du Très-Haut ; on dit qu’il est à la fois lion et agneau, lion triomphant, roi de la création, et agneau immolé pour le péché du monde. Le sein de la jeune fille contient des réalités inimaginables. L’infini s’est enfermé dans le sein d’une femme.
Le Verbe, Parole de Dieu créatrice, est devenu enfant, littéralement « celui qui ne parle pas ». La toute puissance divine est enserrée dans des langes, créature la plus fragile et la plus dépendante qui soit. Quel message ! Quelle humilité, quelle leçon pour nous, êtres humains si suffisants, si conscients (ou inconscients) de notre valeur, de notre grandeur.
La Sainte Vierge, dans son être de pureté et de lumière est le témoin permanent des prodiges que Dieu a opérés pour nous les hommes et pour notre salut. Nous avons besoin, spécialement en cette période de trouble, de la beauté de Marie, de sa maternité de douceur, de miséricorde, de son appartenance plénière et idéale au monde de Dieu. Marie nous dit Dieu, elle nous le proclame par tout son être, elle le chante à toutes les générations, et quand nous lui chantons notre amour et notre admiration, elle reflète, comme un miroir très pur et très fidèle, toute cette lumière qui monte de la terre et de nos cœurs, vers le visage de Dieu.
Le commentaire musical
La mélodie à elle seule est porteuse, elle est facile à retenir parce qu’elle est alternée et se répète de deux phrases en deux phrases. Le choix de la modalité n’est pas anodin. C’est un 6ᵉ mode, or le 6ᵉ mode est précisément le mode de l’enfance spirituelle.
Les modes ont une structure, mais surtout ils ont une âme. Leur facture mélodique est porteuse de sentiments qui leur sont propres. Le musée de Cluny conserve des chapiteaux sculptés de l’antique abbatiale représentant de façon allégorique quelques uns des huit modes grégoriens, et la tradition grégorienne les a distingués d’un point de vue spirituel, en leur attribuant à chacun un adjectif latin.
Le 6ᵉ mode est appelé devotus. Le sens ancien du mot devotus exprime la consécration de tout l’être. C’est le même sens qui a donné le mot vœu en français. Le 6ᵉ mode est donc le mode de l’abandon, de l’enfance spirituelle. Il n’y a pas plus dévot, en ce sens, qu’un enfant. Le petit enfant est tout abandonné entre les mains de sa maman, il est toute dépendance, toute confiance. Et c’est pour cela qu’il est heureux, facilement, sur ses genoux ou dans ses bras. Le 6ᵉ mode est donc clair et joyeux comme le 5ᵉ mode, mais avec une note plus enfantine, plus ronde, une simplicité plus charmante.
Et cela convient tout à fait à notre chant qui est lumineux et pur. L’ambitus retreint de la mélodie, surtout au début de la pièce, exprime bien la paix sans vagues de l’enfant qui contemple sa maman et qui lui dit tout bas son amour, comme un secret qu’on dit à l’oreille. Mais la mélodie est aussi capable de s’élever en un beau mouvement assez répétitif d’ailleurs, au début des troisième et quatrième vers, qui exprime bien l’élan enthousiaste d’admiration que suscite le regard de l’enfant posé sur la beauté bienfaisante de la mère.
La séquence alterne ainsi entre des passages au grave qui expriment la sécurité, la paix, la confiance et des passages à l’aigu qui manifestent la spontanéité de l’amour et de la complaisance. Ces passages à l’aigu culminent sur les versets 7 et 8 qui sont très expressifs.
On est davantage ici dans la lumière du 5ᵉ mode, dans la joie et la clarté des intervalles Fa-La Do qui rendent bien l’atmosphère d’enthousiasme que la poésie du texte souligne elle aussi : « Vous êtes devenue le temple du Christ Sauveur, qui est tout petit et très haut, lion et agneau, et vous êtes toujours vierge. Reine des vierges, rose sans épine, vous êtes devenue la Mère de celui qui est fleur et rosée, pain et pasteur. »
Après cet envol, le compositeur reste volontiers dans les sommets de l’admiration. Ce n’est qu’avec la mention de la miséricorde qui ramène un peu de gravité, qu’on retrouve la pente douce de la mélodie vers le grave. Tout de suite en effet, arrive la mention du péché, et même de ce bourbier dans lequel le pécheur s’enlise. Mais le compositeur a parlé de la miséricorde avant cette mention plus oppressante, en sorte qu’on peut garder la légèreté du 6ᵉ mode. On revient d’ailleurs très vite à l’aigu, comme par un balancement, une sorte de bercement qui exprime aussi la réalité de l’amour maternel.
Enfin on peut noter la dernière phrase qui au plan mélodique est très différente du reste. C’est un dernier élan, celui de la prière ardente et non plus celui de l’admiration : « Qu’il nous délivre de nos péchés et qu’il nous rassemble pour l’éternité dans son royaume de clarté où la lumière resplendit à jamais, Amen. »
C’est un cri d’espérance mais chargé d’un peu d’inquiétude quand même. La réalité du péché, du mal, est si forte dans notre vie, que nous avons le besoin d’implorer l’amour plus fort que la mort, même après avoir passé un si bon moment sur les genoux de la Sainte Vierge.
Notre âme est faite pour l’éternité et celle ci est mentionnée dans des termes très lumineux, royaume de clarté où la lumière resplendit à jamais. Nous verrons Dieu, dans sa lumière nous verrons la lumière, tout sera clair. Les ombres d’ici bas, le fardeau de tous les maux du monde qui nous accablent, tout cela aura disparu, nous serons ensemble pour l’éternité.
Quelle joie, quelle espérance ! Alors notre amen peut sonner haut et clair, peut se dire et se chanter avec complaisance. Oui amen, Seigneur, Amen, très Sainte Vierge, nous vous appartenons, nous vous aimons.
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