> Spécial venue du Pape en France
Le succès du voyage apostolique de Léon XIV apparaît comme une divine surprise dans un pays ou le catholicisme semble condamné à disparaître et où l’épiscopat est encore à la remorque du progressisme. Le ton résolument spirituel du Souverain Pontife a conquis les foules et son courage moral face aux politiques mérite d’être souligné malgré l’omission de certains sujets.
Dix-huit ans qu’un pape n’avait plus effectué de visite officielle en France. François avait certes foulé à trois reprises le territoire national : en 2014 à Strasbourg, mais pour s’adresser au Parlement européen et au Conseil de l’Europe, dans un déplacement expressément tourné vers les institutions européennes, puis en 2023, à Marseille, pour la conclusion des Rencontres méditerranéennes, rassemblement lors duquel il avait fièrement affirmé qu’il venait « à Marseille, pas en France », et enfin en 2024, pour une visite historique en Corse à l’invitation du cardinal Bustillo, là encore dans un voyage tournée vers la Méditerranée..
Une première depuis dix-huit ans
La visite apostolique de Léon XIV était donc la première visite officielle d’un pape dans notre pays depuis Benoît XVI, en 2008, qui avait honoré de sa présence le cent cinquantième anniversaire des apparitions de Lourdes. C’était à l’occasion de ce voyage que le pape allemand avait prononcé, au Collège des Bernardins, son célèbre discours au monde de la culture sur les racines monastiques de la civilisation européenne.
Du 25 au 28 septembre, la présence du Saint-Père a donc rassemblé, à Paris, Lourdes et Metz, plus d’un million de personnes. Le seul samedi, quelque 800 000 fidèles et curieux se sont massés de la place de la Concorde à la porte Maillot pour assister à la messe célébrée par le Souverain Pontife, soit 200 000 de plus que le nombre d’inscrits initialement attendu. La veille, 80 000 jeunes avaient rempli le Stade de France tandis que, le dimanche, près de 150 000 pèlerins entouraient encore le Pape sur la prairie de Lourdes, mettant l’organisation prévue à rude épreuve.
Ces chiffres, qui ne manqueront pas de réjouir les institutions ecclésiastiques françaises, s’ils ne sauraient évidemment dissimuler l’ampleur du processus de sécularisation ni la chute dramatique de la pratique religieuse dans le pays, attestent néanmoins de la capacité que conserve le catholicisme à susciter de puissants rassemblements et démontrent qu’une part de l’âme chrétienne de la France continue encore de battre.
La première bonne surprise de ce voyage tient peut-être à ce qu’il a eu de simplement et résolument catholique. Les préoccupations climatiques, qui tenaient une place assez centrale dans les interventions publiques de François, sont restées largement à l’arrière-plan, laissant toute son importance à une parole centrée sur le Christ et sa Sainte Mère, sur la foi, la prière et les appels du Pape à la conversion des peuples. Dès le vol qui le conduisait à Paris, ce dernier avait d’ailleurs donné le ton en déclarant venir « avant tout […] en tant que disciple de Jésus-Christ ».
Ces paroles ont été confirmées par l’attitude résolument libre du Pape, qui a décliné, entre autres, la remise de la grand-croix de la Légion d’honneur, le dîner d’État à l’Élysée ou encore la visite guidée de la cathédrale Notre-Dame par Emmanuel Macron. Preuve, s’il en fallait une, que le courage et la force imposent aux adversaires de l’Église bien plus de respect que les ralliements dociles et complaisants, le président de la République, qui avait initialement réagi à cette fermeté en refusant de prendre part aux messes pontificales, a finalement bouleversé son agenda pour assister, avec une application remarquée, à la messe du lundi après-midi, à Metz.
Cette réelle liberté de ton de Léon XIV s’est particulièrement manifestée dans son discours à l’Élysée. Devant Emmanuel Macron et les représentants de l’État, le Pape ne s’est pas contenté d’allusions prudentes mais a dénoncé « l’offre d’une mort programmée », avant d’affirmer que la protection de toute vie humaine commence par « une conversion de l’intelligence et du cœur ». À Lourdes, le Saint-Père s’est fait encore plus incisif au sujet de l’euthanasie, affirmant notamment qu’« il est impossible de considérer comme normal de donner la mort » et que « ce qui est légal n’est pas nécessairement moral ».
Dans son homélie de la messe pontificale célébrée place de la Concorde, Léon XIV a choisi de parler de la soif de Dieu et du Salut. « Seul Dieu peut combler le vide intérieur », a-t-il affirmé, avant d’inviter les Français à s’abreuver « à cette source qu’est le Cœur de Jésus transpercé ».
Le même souci se retrouvait la veille au Stade de France, à l’occasion de la grande veillée avec les jeunes. À ces derniers, qui lui demandaient comment annoncer leur foi dans une société devenue largement étrangère à Dieu, le Pape répondait sans ambages que « l’homme s’égare lorsqu’il affirme que Dieu est mort » ; il leur a parlé du Salut, de la Résurrection, de la vie éternelle et du combat de la foi.
Ajoutons également que, loin de reléguer l’héritage chrétien au rang de simple patrimoine, le Pape n’a cessé de rappeler les « riches racines chrétiennes » de la France, invoquant tour à tour le baptême de Clovis, saint Chrodegang et le chant grégorien, le saint curé d’Ars, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, la bienheureuse Pauline Jaricot, sainte Jeanne d’Arc, sainte Jeanne Jugan et bien d’autres.
On s’étonnera peut-être qu’à l’occasion de ce voyage apostolique dans le premier pays au monde à avoir inscrit dans sa Constitution la liberté de recourir à l’avortement, et dans lequel près de 260 000 enfants à naître sont tués chaque année dans l’indifférence générale et le silence coupable des évêques, le Pape n’ait fait que de rares allusions à ce fléau devenu la première cause de mortalité du pays.
De la même manière, il n’a pas cherché à revenir sur le mariage des couples de même sexe, qui semble être un acquis indéboulonnable auquel l’Église, qui demeure à la remorque de l’agenda progressiste, ne semble plus vouloir s’attaquer. Léon XIV, qui, dans son encyclique Magnifica Humanitas, disait de l’État moderne que l’Église « apprécie son service du bien commun et reconnaît avec conviction la responsabilité exercée par les institutions civiles dans la société », semble cette fois craindre de s’opposer frontalement à des réformes qui entrent pourtant en contradiction totale avec l’enseignement moral de l’Église.
On pourra également déplorer que le Souverain Pontife n’ait pas eu la moindre parole à l’adresse des « tradis », qui n’ont pas reçu, comme la très médiatique « sœur » Albertine, le privilège d’être invités à l’Élysée ni de s’entretenir directement avec le Saint-Père. Alors même que la demande de célébrer la messe traditionnelle du pèlerinage Summorum Pontificum dans la basilique Saint-Pierre vient d’être refusée, le silence de Léon XIV sur la place du rite ancien dans l’Église ne peut être ressenti que comme une déception par ceux qui demeurent attachés à cette liturgie multiséculaire.
À défaut d’un geste d’apaisement, certains auront même entendu une forme d’admonestation lorsque le Pape a lancé au clergé, lors des vêpres à Notre-Dame : « Faites donc passer la communion avec le Successeur de Pierre et avec l’Église avant vos sensibilités personnelles. »
Malgré cela, à l’issue de ces quatre jours, les catholiques de France peuvent espérer que la visite de Léon XIV ne restera pas sans effet sur les débats qui s’ouvrent à l’approche de l’élection présidentielle, qu’il s’agisse de la bioéthique, de la liberté de l’école catholique ou, plus profondément, du droit de l’Église à faire entendre la Vérité, même si elle s’oppose aux lois du moment.
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