La pause liturgique | Hymne Vexilla Regis (Fête de la Sainte Croix)

Publié le 12 Sep 2026
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Hymne Vexilla Regis (Fête de la Sainte Croix – 14 septembre)

 

« Les étendards du Roi s’avancent, la Croix rayonne en son mystère.
Par elle, le Créateur de toute chair a été suspendu dans sa chair au gibet.

Sur elle, il a été blessé par le fer brutal de la lance.
Pour nous laver de notre crime, il a répandu l’eau et le sang.

Ce qu’a chanté David en un poème fidèle s’est accompli :
“Dieu a régné par le bois sur les nations”.

Arbre beau et resplendissant, orné de la pourpre royale,
choisi sur un tronc digne de toucher des membres aussi saints.

Heureux arbre dont les bras ont porté la rançon du monde.
Tu es devenu la balance sur laquelle son corps a été pesé, enlevant la proie de l’enfer.

Salut ô Croix, notre seul espérance !
En ce temps de la Passion, augmente la justice chez tes fidèles, accorde le pardon aux coupables.

À Dieu, souveraine Trinité, que tout esprit te loue.
Gouverne à tout jamais ceux que tu sauves par le mystère de la Croix.

Amen. »

 

Commentaire spirituel

Le Vexilla Regis est une des hymnes les plus célèbres et les plus magnifiques du répertoire grégorien. On en connaît l’auteur, ce qui est rare, mais ce qui nous aide à en situer le contexte historique. Il a été composé par Venance Fortunat, mort évêque de Poitiers vers l’an 600. D’origine italienne, il est né près de Trévise vers 530. Il fait ses études à Aquilée puis à Ravenne. Guéri miraculeusement par l’intercession de saint Martin, il entreprend le pèlerinage de Tours qui était alors un des tout principaux pèlerinages de la chrétienté.

Venance Fortunat, poète de la Gaule mérovingienne

De Tours, il se rend à Poitiers. Il y rencontre Radegonde, belle fille du roi Clovis et de sainte Clotilde, qui venait de quitter la cour de son défunt mari Clotaire, pour se retirer dans le monastère de sainte Croix, qu’elle avait fondé sous la règle de Césaire le saint évêque d’Arles.

Radegonde retint Venance Fortunat à Poitiers où il se fixa définitivement et entra dans les ordres. À la mort de l’évêque du lieu, vers 595, il fut choisi pour lui succéder et gouverna son Église durant cinq années jusqu’à sa mort, en 600. L’Église de Poitiers le vénère comme un saint, mais Venance Fortunat est surtout connu comme poète chrétien. Il est considéré comme le dernier représentant de la grande poésie latine de la Gaule mérovingienne.

Parmi ses œuvres abondantes, on peut signaler un long poème sur la vie de saint Martin et surtout ses « carmina miscellanea » (poèmes divers) divisés en onze livres. Le Vexilla Regis fait partie de ce dernier recueil. Il fut composé à la demande même de sainte Radegonde, véritable Hélène de l’Occident, qui, en recevant pour son monastère des reliques insignes de la vraie Croix, contribua très efficacement au développement du culte de la Croix dans l’Église latine. Le génie de Venance Fortunat éclate dans cette composition magnifique, pleine de lyrisme et de grandeur solennelle.

Le mystère de la Rédemption

C’est un chant de triomphe qui célèbre le paradoxe de la Croix glorieuse, celui de la victoire du Christ dans l’acte même de son sacrifice et de sa mort. Devenue le signe chrétien par excellence, la Croix est le point de rencontre mystérieux entre la souffrance et l’amour, le lieu central d’un combat sans merci entre le péché et la grâce, le moment de l’Histoire où s’affrontent la mort et la vie en un duel gigantesque.

La Croix du Christ, plantée en terre et élevée vers le ciel, embrassant l’univers dans ses dimensions infinies et toute centrée sur le Cour de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, focalise en quelque sorte le temps et l’espace sur l’événement de la nouvelle et éternelle alliance. Voilà le grand mystère du salut par la Croix, de la rédemption par le sang, que chante notre hymne.

Venance Fortunat a composé huit strophes, que l’on trouve dans les manuscrits jusqu’au Xᵉ siècle. Peu à peu trois strophes ont disparu des bréviaires, les 2ᵉ, 7ᵉ et 8ᵉ. La 2ᵉ n’a pas été remplacée, mais aux 7ᵉ et 8ᵉ on a substitué les deux dernières strophes de notre hymne qui ne sont donc pas de Venance Fortunat. Tel qu’il se présente à nous aujourd’hui, le Vexilla Regis est donc constitué de sept strophes que nous allons pouvoir détailler un peu maintenant.

Les images, les métaphores s’y accumulent pour illustrer de façon très expressive le mystère de la Rédemption. C’est un chant triomphal et nullement doloriste et le ton caractérise une époque de foi profonde et forte, toute tournée vers le Christ et non centree sur l’homme, bien que ce dernier soit le bénéficiaire du salut.

 

1 / « Les étendards du Roi s’avancent, la Croix rayonne en son mystère. Par elle, le Créateur de toute chair a été suspendu dans sa chair au gibet. »

La première strophe inaugure la série des images poétiques en envisageant la Croix comme un étendard.

Une image guerrière très suggestive de la fierté chrétienne vis à vis de la mort de Jésus. C’est déjà le thème de la croix glorieuse « fulget crucis mysterium ». La mention de l’étendard nous avertit d’emblée que le calvaire est le lieu d’un combat, que la croix est le signe de ralliement d’une armée dans sa lutte contre une autre armée La croix est aussi l’insigne royal de Jésus, l’emblème d’une royauté qui n’est pas de ce monde.

Sur cette croix, la chair du Seigneur a été clouée, ne faisant plus qu’un avec elle. Elle est donc le signe chrétien par excellence. Notons le réalisme de cette première strophe qui parle de la chair de Jésus, créateur de toute chair. La chair innocente, née de l’Immaculée, sauve par sa mort et rachète et purifie toute chair coupable. La Rédemption s’est faite aussi réaliste que le péché lui-même

2 / « Sur elle, il a été blessé par le fer brutal de la lance. Pour nous laver de notre crime, il a répandu l’eau et le sang. »

La deuxième strophe évoque la lance du centurion (la pointe brutale) qui a transpercé le côté du Christ.

C’est une référence à l’Évangile de saint Jean (19, 34). L’eau et le sang jaillissent du cœur de Jésus pour nous laver de notre crime. Le sang signifie la vie donnée, l’eau désigne l’effet obtenu : la pureté, la vie pure et régénérée. Les Pères de l’Église ont vu dans ce jaillissement de l’eau et du sang, la naissance de l’Église, nouvelle Ève, née du côté du nouvel Adam endormi sur la Croix. Plus précisément encore, l’eau et le sang signifient les sacrements qui donnent vie dans l’Église, et particulièrement le baptême et l’Eucharistie

3 / « Ce qu’a chanté David en un poème fidèle s’est accompli : “Dieu a régné par le bois sur les nations”. »

La troisième strophe enracine l’événement salvifique de la croix dans l’Ancien Testament, au moyen d’une prophétie du psalmiste. Il s’agit du Psaume 95, verset 10. La mention « par le bois » n’existe pourtant pas, ni dans l’original hébreu, ni dans la version grecque, elle serait une addition de la glose chrétienne, et certains manuscrits égyptiens, italiens ou africains en témoignent. Saint Justin (mort en 167) estime que les manuscrits qui l’omettent ont été falsifiés par les Juifs. Quoiqu’il en soit c’est ce que nous chantons dans cette hymne et si prophétie il y a, on peut l’inscrire dans l’ensemble des prophéties messianiques de l’Ancien Testament.

4 / « Arbre beau et resplendissant, orné de la pourpre royale, choisi sur un tronc digne de toucher des membres aussi saints. »

La quatrième strophe considère la Croix du Christ, arbre choisi, qui est revêtu de la pourpre royale, c’est-à-dire du sang de Jésus. On retrouve ici l’antithèse entre la gloire et la croix.

5 / « Heureux arbre dont les bras ont porté la rançon du monde. Tu es devenu la balance sur laquelle son corps a été pesé, enlevant la proie de l’enfer. »

L’image surprenante de la balance évoque que la rédemption (le mot vient du verbe latin emprunté à l’économie redimere, racheter) est un acte de justice. Sur la balance, on trouve d’un côté les péchés de l’humanité et de l’autre le prix du monde, c’est-à-dire le Christ qui emporte avec lui, par le poids de sa divinité, donc par le poids infini de sa souffrance et de sa mort, tout ce qui s’opposait à son royaume.

6 / « Salut ô Croix, notre seul espérance ! En ce temps de la Passion, augmente la justice chez tes fidèles, accorde le pardon aux coupables. »

Le compositeur s’adresse maintenant de façon symbolique à la Croix elle-même, ce qui est une forme poétique et emphatique pour s’adresser au Christ, unique Sauveur. Tout ce que le Christ touche est comme atteint par sa divinité et devient honorable en proportion : Marie, sa Mère, la Croix et les autres instruments de sa Passion, et nous-mêmes qui participons aux sacrements. Nous sommes tous sur le chemin de cette glorification qui nous fait passer de l’état de coupable à celui de juste, grâce à la croix du Christ.

7 / « Ô Dieu, souveraine Trinité, que tout esprit te loue. Gouverne à tout jamais ceux que tu sauves par le mystère de la Croix. Amen

L’hymne se termine par une doxologie trinitaire qui émet le vœu de rassembler tous les élus à l’ombre de la Croix pour les placer sous la gouverne salutaire des trois personnes de la Trinité. Texte magnifique si bien rendu par la mélodie dont nous pouvons dire un mot maintenant.

 

Commentaire musical

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L’hymne est indiquée en 1er mode. C’est dire d’emblée le climat de paix, de sérénité qui la caractérise. Un premier mode, mais il s’agit en fait tout aussi bien d’un deuxième, car la mélodie se meut presque toute dans la quinte Ré-La. Elle ne s’élève pas dans la quarte supérieure, sinon en touchant deux fois seulement le Sib à l’aigu, note qui va conférer à la pièce, plutôt solennelle, une nuance de douceur. Et la mélodie ne descend pas à la quarte inférieure, sinon en faisant entendre de façon très ferme le Do grave comme sous-tonique, au niveau des deux cadences identiques qui concluent chacune des phrases mélodiques.

Donc, la première constatation à faire, c’est que cette mélodie n’éclate pas, elle reste très sobre, très calme, et cela exprime d’autant mieux le caractère tranquille de l’affirmation de foi qu’elle contient. Une armée qui chante apparaît d’autant plus puissante que le contenu de son chant et la mélodie elle-même sont maîtrisés. C’est le cas ici, certainement. La beauté virile de ces quelques notes est assez remarquable. Le compositeur a fait preuve d’un grand génie musical pour conférer à son hymne une telle puissance avec un matériau aussi sobre.

Les mots sont très bien mis en valeur, et notamment les accents, particulièrement soulignés dès le début puisqu’ils sont affectés chacun d’un neume alors que les autres syllabes ne sont traitées que par un punctum, ce qui donne d’emblée à la pièce une force très grande. Le premier membre de la strophe procède en outre entièrement par degrés conjoints, ce qui favorise aussi l’impression de régularité imperturbable, celle d’une marche triomphale que rien ne peut arrêter.

Il y a bien de la fierté chrétienne dans un chant comme celui-là. Il demande alors une interprétation large, ample, régulière, parfaitement rythmée, chaude vocalement et intense d’un bout à l’autre. On l’imagine assez bien interprété par un chœur massif d’hommes et même de bonnes basses, sans qu’on ait besoin de crier le moins du monde.

Le sommet de la pièce est probablement situé sur le quatrième vers, c’est-à-dire le deuxième Sib entendu. Il faut donc ménager un beau crescendo sur le troisième vers (dont les accents sont également très fermes et très appuyés) qui conduit vers le neume chargé du premier accent du quatrième vers, neume le plus développé de toute la pièce puisqu’il se compose de cinq notes.

La vie se manifeste dans une ligne intensive mettant en valeur les premier et quatrième vers, les deuxième et troisième étant plus grave, l’un en détente, l’autre en préparation.

Une pièce très équilibrée, vraiment imperturbable et donc aussi très calme, très paisible, ce qui correspond bien au 1er mode.

 

>> à lire également : La Croix glorieuse : quand le scandale devient Salut

 

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