Pourvu que philosophe redevienne un métier d’avenir !

Publié le 17 Sep 2019
Pourvu que philosophe redevienne un métier d’avenir ! L'Homme Nouveau

Les calculettes ont de l’avenir quand la vie morale devient une affaire de risques à mesurer. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est illustrée dans cet art moderne du calcul éthique en réagissant, fin juillet, à la naissance de jumelles génétiquement modifiées en Chine début 2019. « Les autorités réglemen­taires de tous les pays ne devraient autoriser la poursuite d’aucuns travaux dans ce domaine jusqu’à ce que leurs implications soient bien considérées », a déclaré le directeur général de l’OMS, laissant entendre que la démarche de modifier génétiquement un humain ne pose pas, comme telle, de problème, pourvu que l’on en établisse les conséquences et que l’on mesure le ratio gains/pertes. Généticien est donc un métier d’avenir, tout comme celui de statisticien. 

La morale, un simple art de débattre ?

En France, la démarche intellectuelle est à peu près la même et l’on pourrait même dire que la politique est devenue l’art de résoudre les conflits en évitant un maximum d’obstacles électoraux et financiers, ce calcul prenant l’apparence d’une démarche « éthique » pourvu que l’on discute et que l’on questionne. Comme si la morale n’était que l’art de débattre. Didier Sicard, ancien président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) ne dit pas autre chose lorsqu’il écrit qu’« il n’y a pas de bonne réponse “éthique” de la bioéthique. Il n’y a que des questions. (…) L’éthique n’existe pas en tant que telle. C’est la réflexion qui, par son existence même, met­tant en tension des finalités contradictoires, peut se revêtir de l’éthique ». Une approche que ne démentent pas les travaux menés en ce moment à l’Assemblée nationale en prévision du vote de la nouvelle loi de bioéthique, pas plus d’ailleurs que l’immense cacophonie nationale qui a tenu lieu d’États généraux de la bioéthique en 2018. L’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux femmes célibataires ou en couple homosexuel est passée, comme le reste, à la moulinette du « débat » si bien qu’il est de plus en plus difficile de raison garder. 

Voilà que Jean-Louis Touraine, rapporteur du texte de loi, met en avant des études anglo-saxonnes selon lesquelles les enfants nés par PMA se portent aussi bien que les autres. Et le président du CCNE, Jean-François Delfraissy, de répondre que les députés devraient doter la France d’outils d’évaluation vraiment sérieux. 

Autrement dit, à la question morale de savoir s’il est juste de faire naître des enfants par une manipulation technique qui contourne ou remplace l’acte sexuel, les têtes pensantes de la bioéthique en France répondent par la psychologie : si la PMA n’a pas de conséquences psychologiques négatives, alors elle est un acte juste. Un raisonnement à faire s’étouffer un logicien mais qui est devenu tellement courant dans notre manière de penser la politique que nous peinons à y échapper. 

Tous les arguments possibles

Pourquoi, après tout, ne pas faire feu de tout bois et, si nous avons décidé de nous battre pour la défense de la famille, lancer comme autant de flèches tous les arguments que nous pouvons trouver, quitte à racler les fonds de tiroirs ? C’est, par exemple, s’opposer à la PMA « pour toutes » au motif qu’elle représente un coût financier trop élevé pour la Sécurité sociale qui, d’une part, n’est pas exactement florissante comme chacun sait, et n’est, d’autre part, pas destinée à financer des actes autres que strictement médicaux. 

Est-ce à dire que si Jeff Bezos, fondateur d’Amazon et première fortune mondiale, décidait, par un effet de sa grande bonté, d’ouvrir en France un fonds spécial de financement de PMA pour toutes les femmes qui le voudraient, la chose deviendrait légitime ? Non, évidemment, parce que la moralité d’un tel acte ne dépend pas de circonstances purement économiques ou liées à l’organisation des soins au sein du pays. 

Qu’un juriste puisse expliquer les implications législatives de l’extension de la procréation médicalement assistée aux femmes seules ou aux femmes en couple homosexuel est évidemment nécessaire. Qu’un travail d’expertise soit mené sur les conséquences psychologiques du travestissement de la filiation l’est également. Mais nous devons nous garder de toute confusion méthodologique… et faire en sorte que philosophe, plus que statisticien, redevienne un métier d’avenir. C’est d’abord là que se joue tout combat de civilisation. 

Retrouvez l’éditorial et bien d’autres articles dans notre dernier numéro

Ce contenu pourrait vous intéresser

Éditorial

La grâce de l’identité chrétienne

Éditorial du Père Danziec | La terre qui nous a vu naître et grandir nous concerne dans la mesure où elle représente un cadre, une atmosphère, un climat même, qui ne font pas seulement que nous entourer, mais qui, bien plus encore, nous façonnent et nous élèvent, font notre identité.

+

identité chrétienne
ÉditorialLectures

Notre quinzaine : Quand lire est un enjeu pour l’avenir de l’humain

Éditorial de Philippe Maxence | Depuis des décennies, le niveau de lecture ne cesse de s’effondrer. Un basculement s’opère, signe d’un changement de civilisation. La galaxie Gutenberg s’éloigne et nous entrons dans un autre univers. Pourquoi, en effet, écrire, lire et travailler quand une machine est en mesure de remplir toutes ces tâches ? Le résultat ? Certes une vie facilitée, vision immédiate et très utilitariste, accélérée par cette passion qu’est la paresse, mais surtout une atrophie de nos capacités mentales et morales.

+

enfant albums lire
Éditorial

La sainteté, une folie raisonnable

L’Éditorial du Père Danziec | Avec la pédagogie qu’on lui connaît, l’Église, en ce début du mois de novembre, ne lie point par hasard la fête de la Toussaint avec celle de la commémoraison des fidèles défunts. Célébrer les saints qui, ici-bas, ont vécu en amis de Jésus et ont manifesté de manière significative la puissance de la victoire du Christ dans leur âme ; honorer les morts qui, entrés dans leur éternité, réclament nos prières pour se laisser, à leur tour et à la suite des saints, posséder par Dieu tout entier. Qu’est-ce que la sainteté, sinon d’aimer Dieu follement avec toute sa raison ?

+

saint Toussaint
ÉditorialAnnée du Christ-Roi

Se laisser conquérir par le Christ

Éditorial de Maitena Urbistondoy | Alors que nous achevons bientôt notre année de préparation du centenaire de l’encyclique Quas Primas, ce dimanche 26 octobre, le Missel de 1962 célèbre la fête du Christ-Roi. Cette royauté sociale que Pie XI réaffirme il y a un siècle n’a rien d’un concept théologique planant au-dessus de nos esprits ni d’un vœu pieux sans incidence sur nos vies. Refuser les droits du Christ sur la société, c’est nier qu’il existe un ordre supérieur à la volonté humaine. C’est toute la différence entre une justice fondée sur la vérité et une justice réduite à ce que les hommes décident d’appeler « juste ».

+

conquérir par le christ
Éditorial

Votre mission, si vous l’acceptez

Éditorial du Père Danziec | Dans son encyclique Redemptoris Missio, publiée en 1990, Jean-Paul II réaffirmait la valeur permanente du précepte missionnaire. En octobre 2025, le commandement vaut toujours. Un baptisé qui ne serait pas missionnaire ne pourrait se considérer comme un chrétien authentique.

+

mission
Éditorial

Notre quinzaine : cap sur notre 80e anniversaire !

Éditorial de Philippe Maxence | Cette fois la rentrée est bien faite, avec son lot de crises politiques, de manifestations et de blocages de la vie sociale. Pour L’Homme Nouveau, cette rentrée s’insère dans une perspective un peu particulière. Dans un peu plus d’un an, en effet, en décembre 2026 pour être précis, votre magazine célébrera son 80e anniversaire. C’est, en effet, en décembre 1946 que l’équipe des militants du mouvement « Pour l’unité », réunis autour du père Fillère et de l’abbé Richard, a lancé L’Homme Nouveau dans le but de servir la « seule cause de Dieu ».

+

anniversaire