> Tribune libre du père Laurent-Marie Pocquet du Haut-Jussé
Grande figure de la théologie contemporaine dont la pensée a influencé plusieurs des derniers papes, le père Henri de Lubac (1896-1991) bénéficie d’une récente biographie intellectuelle qui pourra servir de guide pour mieux appréhender son œuvre, qui reste pourtant aujourd’hui discutée. Pour sa part, le père Laurent-Marie n’hésite pas ici à manifester l’admiration et l’enthousiasme que suscite chez lui la théologie lubacienne, au-delà justement des critiques et des relectures contemporaines.
Le père Michel Fédou, jésuite, réussit le tour de force de présenter en 384 pages l’ensemble de l’œuvre théologique et historique de son glorieux confrère Henri de Lubac (1896-1991), œuvre qui comporte 54 ouvrages et études, sans compter la correspondance. Le père Fédou, lui-même spécialiste des Pères de l’Église et professeur émérite de dogmatique, manifeste un grand talent pédagogique en situant chacune des œuvres du père de Lubac dans son contexte historique, intellectuel et ecclésial sur près d’un siècle.
Si le père de Lubac n’a pas rédigé ses mémoires, il a lui-même expliqué les circonstances qui l’ont poussé à aborder tant de domaines de l’histoire de la doctrine et de la théologie (cf. Mémoire sur l’occasion de mes écrits, Culture et Vérité, 1989).
Depuis 1996, les éditions du Cerf ont entrepris la publication des œuvres complètes du théologien jésuite, publication qui devrait comporter plus de cinquante volumes sans compter les études sur l’auteur. C’est dire si l’ouvrage du père Fédou constitue un guide sûr pour qui veut entrer dans l’intelligence d’une œuvre aussi diverse et foisonnante, mais dans laquelle il est possible de repérer quelques grandes lignes de force.
Une perspective missionnaire
Si le père de Lubac est un grand intellectuel, d’une remarquable érudition, s’il a lu et étudié les Pères de l’Église et les grands théologiens, sa perspective est bien missionnaire et apostolique. Fils de saint Ignace, il a travaillé pour la plus grande gloire de Dieu, en exposant les richesses de la tradition catholique au plus grand nombre. Ils sont nombreux les fidèles et les pasteurs qui ont trouvé dans son œuvre force et lumières pour vivre les exigences de la foi chrétienne et nourrir leur zèle missionnaire, à commencer par le plus illustre d’entre eux, saint Jean-Paul II, qui a fait du père de Lubac un cardinal de la sainte Église.
Très marqué par les deux conflits mondiaux, il a été un exemple de résistance spirituelle face à la barbarie nazie, mais il a cherché aussi toute sa vie à répondre à l’humanisme athée sous toutes ses formes, analysant et dénonçant tant dans l’Histoire que dans la période contemporaine les dangers que font courir à la foi les idéologies et la sécularisation (au point que son ancien disciple, Michel de Certeau, estimait que le père de Lubac était toujours un peu en croisade !).
Ce souci de défendre la foi chrétienne et son irréductible originalité allait de pair avec la mission de montrer que la créature humaine aspire à connaître et à aimer Dieu, qu’elle est en quelque sorte prédisposée à accueillir la grâce de l’adoption divine. Cela provoqua dans l’Église un âpre débat et beaucoup de polémiques propos de l’interprétation de la doctrine de saint Thomas d’Aquin et on peut regretter que certains des contradicteurs du père de Lubac aient manqué de magnanimité intellectuelle, voire de perspicacité.
Si plusieurs bons spécialistes de saint Thomas (comme Étienne Gilson ou le père Jean-Pierre Torrell) ont donné raison à l’interprétation du père de Lubac, l’essentiel est de ne pas oublier la perspective missionnaire de la querelle : le père de Lubac a pu établir combien la sécularisation actuelle du monde occidental ne constitue en rien un progrès pour l’humanité; bien au contraire, cette sécularisation, comme le laïcisme culturel qu’elle nourrit, va à l’encontre du bien véritable de l’homme, qui ne trouve son accomplissement qu’en Dieu.
Vatican II
Nommé expert au concile Vatican II, le père de Lubac aura une grande influence sur la rédaction de plusieurs documents, spécialement la constitution dogmatique sur la Révélation Dei Verbum, dont il fournira par la suite un commentaire de grande valeur. Il tient donc une place de choix dans le renouveau ecclésiologique qui marque tout le XX° siècle. Plusieurs de ses écrits, par la suite, chercheront à expliquer le Concile face à beaucoup d’interprétations hasardeuses et de mises en application téméraires.

Henri de Lubac fut nommé expert au concile Vatican II.
Il est encore bien d’autres domaines de la théologie et de l’Histoire que le père de Lubac va explorer : le lien entre sacrement de l’Eucharistie et mystère de l’Église, la place de l’Écriture sainte et son interprétation dans la théologie des Pères et des auteurs du Moven Âge, le mystère et l’unité de la foi…
Il n’oublie jamais la perspective missionnaire qui suppose la connaissance de l’univers religieux de celui à qui on s’adresse, d’où plusieurs études approfondies sur le bouddhisme, le plus grand événement spirituel advenu dans l’histoire des hommes (si l’on excepte bien entendu le mystère de l’Incarnation !).
Si le père de Lubac manifeste une véritable sympathie méthodologique à son égard, il souligne néanmoins les dangers d’une mystique qui ne laisse aucune place au Dieu vivant (1) et qui ne prend pas réellement au sérieux le destin d’autrui (2).
Pessimisme ?
On sait aussi que le père de Lubac a écrit plusieurs ouvrages pour défendre l’orthodoxie foncière de l’œuvre du père Teilhard de Chardin, la pensée de celui-ci étant exprimée dans un style que l’on pourra trouver, au choix, génialement poétique ou abominablement jargonnant.
On sera un peu surpris néanmoins que le père Fédou se fasse l’écho de ceux qui ont critiqué le pessimisme supposé du père de Lubac à la fin de sa vie, lui reprochant de ne pas avoir saisi la chance que représentait la modernité pour la pensée chrétienne, y compris les auteurs ouvertement athées, d’où le propos assez étrange du père Valadier : « le drame gît sans doute dans l’humanisme athée ; il y en a un aussi quand le théologien n’aperçoit pas les virtualités qu’offre la pensée moderne pour une redécouverte et un renouvellement de la foi chrétienne » (3).
Les détracteurs du père de Lubac font le constat que le langage de la foi est devenu totalement étranger à la culture du moment et qu’il doit donc être réinterprété en assimilant massivement l’apport des sciences humaines (histoire, sociologie, psychanalyse…) sans aucun esprit critique. Très éclairante sur ce sujet est l’étude que consacre le père Carlos Alvarez au débat entre Henri de Lubac et Michel de Certeau (4).
Celui-ci, lecteur attentif de son ancien maître, voit dans la mystique une réinterprétation du message chrétien au-delà de toute exigence institutionnelle ou théologique.
Lucidité
Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette école de pensée, au sein de la Compagnie de Jésus et autour de la revue Christus, élaborera des notions et des outils que l’on voit refleurir dans les débats ecclésiaux et synodaux actuels (le père François Roustang présente le Concile comme « une libération et un retour à l’Esprit qui parle en chacun » [5]). Mais c’est cette même génération qui verra l’effondrement de ses espoirs, l’échec complet de la « rupture instauratrice » voulue par le père de Certeau.
A contrario, il devient alors possible de rendre hommage à la lucidité et au courage spirituel et intellectuel du père de Lubac, lucidité et courage qu’il doit à sa profonde intelligence de l’événement chrétien tel qu’il est communiqué par la Tradition de l’Église.
Michel Fédou, Henri de Lubac, théologien, Le Cerf, 384 p., 25 €.
1. Ibid., p. 198.
2. Ibid., p. 191.
3. Ibid., p. 166-167.
4. Carlos Álvarez, Henri de Lubac et Michel de Certeau. Le débat entre théologie et sciences humaines au regard de la mystique et de l’histoire, Le Cerf, coll. « Cogitatio Fidei », Paris. 2024.
5. Ibid., p. 159.
>> à lire également : Ronde des mots autour de Dieu








