Cet été, Mgr Rob Mutsaerts, évêque auxiliaire du diocèse de Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch) aux Pays-Bas, a adressé une lettre ouverte à Léon XIV, qu’il a relayée le 13 août sur son blog personnel en néerlandais et en anglais. Cette lettre questionne le bien fondé de la synodalité, processus ecclésial duquel il s’était retiré en 2024. Retrouvez ci-dessous l’intégralité de cette lettre en français (les intertitres font partie du texte original).
Saint-Père,
C’est avec respect pour la charge qui vous a été confiée en tant que successeur de saint Pierre, et en communion avec l’Église que le Christ a édifiée sur les apôtres, que je m’adresse à vous par cette lettre ouverte. Je ne le fais pas à la légère. Ce qui me pousse à prononcer ces paroles publiquement, c’est une préoccupation qui, en fin de compte, transcende toute autre considération ecclésiale : le salut des âmes. Salus animarum supremalex – le salut des âmes est la loi suprême. Ma question est simple et sincère : le processus synodal contribue-t-il réellement à rapprocher les âmes du Christ et du salut éternel ? Telle est pour moi la question décisive.
Saint-Père, je suis pleinement conscient que la charge pétrinienne comporte une responsabilité dont une personne extérieure à cette charge ne peut avoir qu’une vague idée. C’est précisément pour cette raison que j’écris ces mots, non pas par manque de respect envers la fonction papale, mais par amour pour cette même fonction. Après tout, Pierre a reçu du Christ non seulement la mission d’unir les frères, mais aussi de les affermir dans la foi : « Et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères. »
En fin de compte, le monde ne tire guère profit d’une Église qui se contente de répéter ce que le monde lui-même pense déjà. Il a besoin d’une Église qui le guide vers le Christ, avec amour mais sans crainte.
Ma préoccupation concernant le Synode sur la synodalité doit être lue à la lumière de cela. Et surtout, je me demande ce que tout cela signifie pour le simple croyant qui n’attend pas de son Église un processus permanent, mais une clarté sur le chemin qui mène à Dieu.
Cette lettre n’est donc pas un réquisitoire contre des individus. Je ne souhaite pas non plus nier les bonnes intentions des nombreuses personnes qui se sont sincèrement consacrées au processus synodal. Les bonnes intentions méritent d’être reconnues. Mais les bonnes intentions ne nous dispensent pas du devoir d’examiner les fruits.
Le Christ lui-même nous a donné un critère simple à cet égard : « C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » C’est pourquoi je crois qu’après des années de consultations synodales, de réunions, de rapports et de documents, le moment est venu de s’interroger ouvertement sur ces fruits. Non par cynisme, mais par amour pour l’Église. Non par nostalgie d’un passé idéalisé, mais par souci de son avenir. Et non pour mener une bataille politico-ecclésiastique, mais parce que derrière toutes les discussions se cache une réalité infiniment plus importante : le salut éternel des âmes que le Christ a confiées à son Église.
C’est dans ce souci, Saint-Père, que je vous présente la réflexion suivante.
Le Synode sur la synodalité
Quiconque juge le Synode sur la synodalité uniquement à l’aune de ses propres objectifs peut facilement en dresser un bilan positif. Il y a eu de l’écoute. Il y a eu des échanges. Des milliers de personnes ont été consultées. Des évêques, des prêtres, des religieux et des laïcs se sont réunis. On a parlé de communauté, de participation et de mission. Un nouveau vocabulaire ecclésiastique a même vu le jour : synodalité, écoute, discernement, participation, dialogue dans l’Esprit, mise en œuvre de processus. Mais on peut également considérer ces mêmes événements sous un angle complètement différent.
Permettez-moi simplement de poser la question qui dérange : qu’est-ce que tout cela a réellement apporté ? Non pas : combien de réunions ont été organisées ? Non pas : combien de rapports ont été rédigés ? Non pas : combien de personnes ont participé ? Mais : la foi s’est-elle renforcée ? Le Christ a-t-il été proclamé plus clairement ? L’identité catholique s’est-elle approfondie ? Davantage de personnes se sont-elles converties ? La messe dominicale est-elle mieux fréquentée ? Y a-t-il davantage de vocations sacerdotales ? La catéchèse est-elle devenue plus percutante ? Une plus grande révérence pour l’Eucharistie s’est-elle manifestée ? L’enseignement moral de l’Église est-il devenu plus clair ? Le courage missionnaire s’est-il accru ?
Lorsque l’on pose de telles questions, il est impossible de considérer le Synode comme un succès. Cependant, il y a autre chose à prendre en compte. L’entreprise synodale n’est pas véritablement achevée. La phase officielle de mise en œuvre se poursuit et, par le biais de réunions diocésaines, nationales et continentales, doit aboutir en fin de compte à une assemblée ecclésiastique à Rome en octobre 2028. En mai 2026, le Vatican a une nouvelle fois publié une feuille de route détaillée à cet effet. Cela rend les critiques d’autant plus pertinentes. Ce qui avait commencé comme un synode pour la période 2021–2024 menace de devenir une forme permanente de gouvernance.
Un synode sur le synode
Le premier aspect remarquable réside déjà dans le nom : Synode sur la synodalité. Traditionnellement, un synode était convoqué parce que l’Église avait besoin de s’exprimer sur un sujet précis : l’évangélisation, le mariage et la famille, le sacerdoce, l’Eucharistie, les Écritures, une hérésie, une crise pastorale ou un problème concret. Dans le synode sur la synodalité, c’est le processus lui-même qui devient le sujet. On pourrait le comparer à une réunion qui se tiendrait sans fin pour discuter de la manière d’organiser les réunions à l’avenir.
L’Église connaît les conciles et les synodes depuis l’Antiquité. Les apôtres se sont rassemblés à Jérusalem. Les évêques ont délibéré entre eux. Les papes ont consulté les évêques. Les grands conciles œcuméniques sont inconcevables sans consultation ecclésiastique commune. Mais cela diffère de la synodalité en tant que paradigme ecclésiastique permanent. Le synode classique était un moyen. Dans le discours synodal contemporain, la synodalité menace de devenir une fin en soi. Et c’est précisément là que commence le problème d’un point de vue catholique traditionnel.
L’Église n’est pas une conversation, mais une réalité transmise.
Car l’Église ne commence pas par notre dialogue. Elle commence par le Christ. Cela semble aller de soi, mais cela a des conséquences profondes. Le Christ n’a pas mis en place un groupe de discussion. Il a appelé des apôtres. Il leur a donné l’autorité. Il les a envoyés pour proclamer, baptiser et enseigner : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples. »
L’orientation est fondamentale à cet égard. La foi ne naît pas parce que l’Église dresse d’abord l’inventaire de ce que les gens croient, puis distille une conviction commune à partir de toutes ces expériences. La foi se reçoit. Paul utilise constamment des mots tels que « recevoir », « transmettre » et « préserver » à cet égard. L’Église possède la Révélation non pas parce qu’elle l’a conçue, mais parce qu’elle l’a reçue.
Cela signifie que le christianisme ne peut, par essence, être démocratique. Non pas parce que la démocratie, en tant que forme de gouvernement, est mauvaise, mais parce que la vérité ne naît pas d’un vote à la majorité. Si demain 90 % des catholiques ne croyaient plus à la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, le Christ n’en serait pas moins véritablement présent. Si 80 % rejettent une certaine doctrine morale, cette doctrine ne devient pas automatiquement fausse. La vérité ne naît pas du consensus. C’est là le premier grand sujet de tension autour du projet synodal.
L’écoute : de qui ?
Un mot-clé tout au long du processus a été « l’écoute » (comme si nous ne l’avions jamais pratiquée). En soi, il n’y a rien à redire. Un évêque doit écouter. Un prêtre doit écouter. Les chrétiens doivent s’écouter les uns les autres. Un berger qui n’écoute jamais son troupeau n’est pas un bon berger. Mais la question se pose aussitôt : à qui l’Église doit-elle avant tout prêter l’oreille ? La réponse traditionnelle est : au Christ, à l’Écriture, à la Tradition apostolique, aux saints, au témoignage de vingt siècles de christianisme, au Magistère. Et, bien sûr, aussi aux croyants.
Dans certains textes synodaux, cependant, l’ordre semble s’inverser facilement. On part des expériences, des désirs, des frustrations et des attentes des hommes d’aujourd’hui, puis on se demande comment l’Église devrait y répondre. Cela semble séduisant sur le plan pastoral, mais cela recèle un danger. Car que se passe-t-il lorsque les désirs de l’homme moderne entrent en conflit avec l’Évangile ? Ce n’est alors pas l’Évangile qui doit changer ; c’est l’homme qui doit changer. Dans le christianisme, cela s’appelle la conversion. Et c’est précisément ce mot que l’on entend remarquablement peu dans de nombreux débats ecclésiaux modernes.
Le grand absent : la conversion
C’est là que réside la faiblesse la plus profonde de tout ce projet. L’Église n’existe pas en premier lieu pour valider les gens tels qu’ils sont déjà. Elle existe pour les amener au Christ. Les premiers mots de la prédication publique de Jésus ne sont pas : « Dites-moi d’abord ce que vous pensez des structures ecclésiales actuelles. » Mais : « Repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. » C’est nettement moins bureaucratique. Et nettement plus radical.
L’Église des martyrs n’a pas changé le monde romain en organisant des réunions d’écoute sur la question de savoir comment les Romains pourraient vivre la communauté chrétienne de manière plus inclusive. Elle a proclamé le Christ. Pierre a proclamé le Christ. Paul a proclamé le Christ. François a proclamé le Christ. Dominique a proclamé le Christ. François Xavier a proclamé le Christ. Jean-Marie Vianney a proclamé le Christ. Mère Teresa a proclamé le Christ. Jean-Paul II a proclamé le Christ. Ils ont sans aucun doute écouté les gens. Mais l’écoute n’a jamais été le but ultime. Le but ultime était la conversion au Christ.
L’éléphant dans la salle de l’assemblée synodale
De plus, il existe un écart curieux entre les problèmes longuement débattus dans le cadre du processus synodal et la crise réelle que traverse l’Église occidentale, en particulier. Les problèmes fondamentaux de l’Église aux Pays-Bas, en Belgique, surtout en Allemagne, mais aussi dans de grandes parties de l’Europe occidentale, ne sont pas difficiles à reconnaître.
Les églises se vident. Les paroisses sont fusionnées. Les monastères disparaissent. Les ordres religieux vieillissent. La connaissance de la foi catholique est en déclin. La confession a pratiquement disparu pour de nombreux catholiques. Le nombre de vocations sacerdotales reste faible dans de nombreux endroits. Beaucoup de baptisés ne croient pratiquement plus aux vérités essentielles de la foi. Au sein de larges groupes de catholiques, la vie sacramentelle s’est gravement affaiblie. Face à cette situation, on s’attendrait fondamentalement à ce qu’une initiative ecclésiale mondiale aborde avant tout une question : comment regagner le monde pour le Christ ?
Or, une grande partie de l’attention est concentrée sur les structures, la participation, les processus décisionnels, la responsabilité des femmes, l’inclusivité, les rapports de force et le fonctionnement des instances ecclésiales. Ces sujets peuvent être légitimes. Cependant, une maison en feu a d’autres priorités que les questions d’ordre domestique.
La loi de Parkinson appliquée à l’Église
Les institutions qui perdent de vue leur raison d’être initiale se mettent souvent à parler de plus en plus intensément de leur propre organisation. Les entreprises parlent alors sans fin de processus. Les universités, de gouvernance. Les gouvernements, de modèles de participation. Et les organisations ecclésiastiques, de structures. Moins il y a d’évangélisation, plus il y a de comités sur l’évangélisation. Moins il y a de vocations, plus il y a de documents sur les vocations. Moins il y a de fidèles qui viennent à l’église, plus les réunions sur ce qu’est l’Église s’éternisent.
Cela peut paraître cynique, mais il y a une réflexion sérieuse derrière tout cela : la bureaucratie peut créer l’illusion de l’activité alors que la réalité montre le contraire. C’est comme naviguer sans boussole.
Les attentes qui ne peuvent être satisfaites
Le processus synodal a suscité des attentes. Cela s’explique principalement par le fait que, lors des différentes phases de consultation, des thèmes ont été admis qui touchent à des questions sur lesquelles l’Église possède déjà une doctrine claire : le diaconat féminin ; le sacerdoce ; la morale sexuelle ; les relations homosexuelles ; la relation entre les laïcs et le clergé. ; l’autorité ecclésiastique ; la décentralisation ; la place des femmes.
Lorsque de tels sujets sont « discutés » pendant des années, l’impression s’installe naturellement qu’ils peuvent eux aussi finir par être modifiés. Après tout, sinon, on n’en parlerait pas sans fin.
Cela crée un paradoxe pastoral. On demande aux fidèles d’exprimer leurs attentes. Par la suite, certaines de ces attentes s’avèrent impossibles à satisfaire sans compromettre la continuité avec la doctrine catholique. Que se passe-t-il alors ? Une déception généralisée. L’Église a alors elle-même suscité des attentes qu’elle ne peut finalement pas honorer. Ce n’est pas un gain pastoral. C’est la recette de la frustration.
La protestantisation de la conception catholique de l’Église
De plus, d’un point de vue traditionaliste, une ironie historique se dessine ici. Un certain nombre d’éléments de la culture synodale moderne présentent en effet des similitudes avec des évolutions observables depuis des décennies dans les Églises protestantes : une plus grande importance accordée à la participation ; une implication administrative accrue ; davantage de structures consultatives ; un poids accru accordé aux communautés locales ; une plus grande importance accordée à l’expérience individuelle ; davantage de discussions sur l’évolution des opinions sociétales ; une autorité hiérarchique moins considérée comme acquise.
En soi, tout cela n’est pas nécessairement mauvais. Mais la question historique s’impose : ce modèle a-t-il conduit à un renouveau chrétien spectaculaire dans le monde protestant ? Dans une grande partie de l’Europe occidentale, la réponse est clairement « non ». Pourquoi, alors, l’Église catholique adopterait-elle précisément les modèles administratifs et pastoraux de confessions qui ont souvent subi la même sécularisation, parfois même plus tôt et de manière plus sévère ? Un malade guérit rarement en prenant le médicament du patient alité à côté de lui, qui se trouve dans un état encore plus grave.
L’alternative oubliée : tendre vers la sainteté
Les grandes réformes catholiques n’ont presque jamais commencé par les structures. Elles ont commencé par les saints. Après des périodes de corruption sont venus les réformateurs. Benoît, Bernard, François, Dominique, Catherine de Sienne, Ignace de Loyola, Thérèse d’Ávila, Charles Borromée, François de Sales, Jean Bosco, Thérèse de Lisieux, Maximilien Kolbe, Jean-Paul II. Leur programme était étonnamment simple : devenir saints.
Car un saint possède une force missionnaire qu’aucun document d’orientation ne peut égaler. Une paroisse dotée d’un curé saint a un avenir plus prometteur qu’un diocèse comptant vingt groupes de travail sur la synodalité et des responsables hautement rémunérés. Un couvent abritant dix religieux fervents évangélise davantage que cent pages de jargon ecclésiastique. Un prêtre qui croit visiblement se tenir devant Dieu à l’autel peut amener davantage de personnes à la foi qu’une conférence sur la liturgie participative.
C’est là peut-être que réside l’alternative que le Synode n’a pas suffisamment mise en avant : non pas moins d’écoute, mais plus de sainteté. Non pas moins de participation, mais plus de conversion. Non pas moins de dialogue, mais plus de proclamation.
La liturgie, un test décisif
D’un point de vue traditionnel, il est d’ailleurs frappant de constater que la crise de la liturgie n’a pas occupé une place centrale. Car si l’on veut véritablement connaître l’état d’une Église, il faut observer son culte. Lex orandi, lex credendi. C’est dans la manière de prier que s’exprime la foi.
Lorsque les catholiques ne comprennent pratiquement plus que la messe rend sacramentellement présent le sacrifice du Christ, lorsque le sens du sacré s’affaiblit, lorsque le silence disparaît, lorsque les confessionnaux restent vides et que l’adoration eucharistique devient marginale, alors l’Église n’a pas un problème de gouvernance. Elle a alors un problème de foi. Une nouvelle structure de participation ne peut pas résoudre cela. Une nouvelle assemblée non plus. Une redécouverte de Dieu, peut-être.
Le paradoxe de la participation
Le projet synodal met l’accent sur la participation. Mais c’est là qu’apparaît un curieux paradoxe. Les personnes qui participent intensément aux processus de consultation ecclésiaux ne sont pas nécessairement représentatives de l’Église tout entière.
Le catholique discret qui assiste à la messe tous les matins, prie le chapelet et enseigne le catéchisme à ses petits-enfants ne rédige généralement pas de rapport synodal. Le jeune catholique qui fait trois heures de route pour assister à une liturgie traditionnelle ne siège généralement pas au groupe de travail diocésain. La mère de six enfants qui s’efforce d’élever sa famille dans la foi catholique n’a peut-être guère le temps de participer à des séances d’écoute. Une sœur contemplative ne remplit pas de questionnaire.
Pourtant, leur foi est peut-être plus profondément enracinée que celle des participants professionnels aux assemblées ecclésiastiques. Quiconque n’écoute que ceux qui s’approchent du micro peut facilement oublier que le Peuple de Dieu est plus vaste que le cercle réuni autour de la table de réunion.
Synodalité ou collégialité ?
Peut-être une partie de la confusion disparaîtrait-elle si l’on reprenait un langage plus précis. La tradition catholique dispose d’un concept clair : la collégialité. Les évêques, avec Pierre et sous son autorité, forment le Collège des évêques. À cela s’ajoutent les conseils presbytéraux, les conseils pastoraux, les synodes, les chapitres, les communautés religieuses et d’innombrables autres formes de délibération. Pourquoi fallait-il une nouvelle catégorie globale pour cela : la synodalité ?
C’est précisément parce que ce concept est si vaste – il est impossible d’en donner une définition – que chacun peut y voir quelque chose de différent. Pour l’un, cela signifie l’écoute. Pour un autre, la décentralisation. Pour un troisième, la démocratisation. Pour un quatrième, le renouveau pastoral. Pour un cinquième, la réforme du ministère. Pour un sixième, une morale sexuelle différente. Un concept qui peut tout signifier ne signifie finalement rien.
C’est pourquoi la question de la proportionnalité se justifie. Combien d’énergie faut-il encore y consacrer ? Combien de réunions ? Combien d’équipes synodales ? Combien de rapports ? Combien d’évaluations d’évaluations ? Et surtout : que se passerait-il si l’on investissait la même quantité de temps, d’argent, d’énergie intellectuelle et d’attention épiscopale dans la catéchèse, les séminaires, l’enseignement catholique, la liturgie, la confession, l’adoration eucharistique, la pastorale du mariage et l’évangélisation directe ? Il s’agit là, me semble-t-il, d’une question rhétorique.
Le problème le plus profond : l’ecclésiologie
En fin de compte, donc, la discussion ne porte pas vraiment sur le rassemblement. Elle porte sur la question suivante : qu’est-ce que l’Église ? Est-elle avant tout une communauté qui cherche collectivement ce qu’elle doit devenir ? Ou est-elle avant tout une réalité divine qui a reçu ce qu’elle doit être ? La réponse catholique ne peut être que la seconde. L’Église doit sans cesse se convertir, mais elle est édifiée sur les apôtres. Elle préserve une foi qu’elle n’a pas inventée elle-même. Par conséquent, toute synodalité doit en fin de compte être limitée par quelque chose qui n’est pas ouvert à la discussion synodale : la vérité que le Christ a révélée.
Le monde n’attend pas une Église synodale
Et c’est là que réside peut-être la plus grande tragédie. Le monde moderne traverse une crise spirituelle extraordinaire. Les gens cherchent un sens à leur vie. Les jeunes cherchent une identité. La solitude ne cesse de croître. Les familles se désagrègent. La technologie s’immisce de plus en plus profondément dans l’existence humaine. La pornographie déforme la sexualité. Le matérialisme ne comble pas. Le changement climatique devient une religion de substitution pour beaucoup. Les gens ont peur de la mort mais ne savent pratiquement plus pourquoi ils vivent.
Et au cœur de ce monde, l’Église possède quelque chose d’extraordinaire. Elle possède l’Évangile. Les sacrements. L’Eucharistie. La confession. Deux mille ans de sagesse. Les Écritures. Les Pères de l’Église. Thomas d’Aquin. Augustin. Les mystiques. Les saints. Une tradition inégalée d’art, de musique, de philosophie, de morale et de spiritualité. Et par-dessus tout : Jésus-Christ.
Le monde n’attend pas une énième organisation qui l’écoute. Il y en a déjà assez. Le monde attend quelqu’un qui lui dise pourquoi il a été créé.
D’Emmaüs à Jérusalem
Peut-être l’Évangile des disciples d’Emmaüs offre-t-il en fin de compte le meilleur modèle d’une authentique synodalité catholique. Le Christ marche avec les disciples. Il les écoute bel et bien. Il leur demande ce qu’ils ont à l’esprit. Il les laisse parler. Leur déception trouve sa place. Jusqu’ici, n’importe quel manuel sur la synodalité pourrait souscrire avec enthousiasme. Mais vient alors le moment décisif. Le Christ ne confirme pas leur interprétation. Il la corrige. Il leur ouvre les Écritures. Il leur enseigne comment comprendre les événements. Et enfin, ils le reconnaissent au moment de la fraction du pain. C’est là la synodalité catholique dans sa forme la plus pure.
Et par la suite, les disciples ne restent pas indéfiniment rassemblés à Emmaüs pour évaluer leur expérience de cheminement. Ils se lèvent. Ils retournent à Jérusalem. Ils partent prêcher. Le processus synodal s’est enlisé à Emmaüs, et la question est de savoir s’ils parviendront à s’en sortir. Nous sommes tellement occupés à discuter de la manière dont l’Église devrait cheminer ensemble que nous en oublions parfois vers où elle se dirige.
En fin de compte, l’Église catholique n’a pas besoin d’un synode permanent sur elle-même. Elle a besoin de saints. D’évêques qui enseignent. De prêtres qui prient. De religieux qui vivent radicalement pour Dieu. De parents qui transmettent la foi. De jeunes qui découvrent que la vérité est plus qu’une simple opinion. D’une liturgie où Dieu occupe véritablement une place centrale. De confessionnaux où les pécheurs trouvent le pardon. De séminaires où se forment des hommes prêts à donner leur vie au Christ. De catholiques qui ne se demandent pas sans cesse comment l’Église devrait s’adapter au monde, mais qui ont le courage d’inviter le monde à se laisser transformer par le Christ.
Car en fin de compte, le Christ n’a pas envoyé son Église dans le monde en disant : « Allez et organisez des processus synodaux partout. » Il a dit : « Allez par tout le monde, et prêchez l’Évangile à toute créature. » C’est ainsi que l’Église a commencé. Et chaque fois qu’elle s’est véritablement renouvelée, c’est là qu’elle a recommencé.
Saint-Père,
Permettez-moi de conclure cette lettre par la même pensée avec laquelle je l’ai commencée : le salut des âmes. J’espère et je prie pour que, sous votre pontificat, il apparaisse à nouveau avec une grande clarté que l’Église n’est pas appelée à se discuter sans fin, mais à proclamer le Christ ; non pas à refléter l’esprit du temps, mais à conduire le monde vers la vie éternelle. C’est précisément du successeur de Pierre que les fidèles peuvent attendre qu’au milieu de la confusion de notre temps, il fortifie les frères dans la foi.
Qu’il nous rappelle que la vérité proclamée par l’Église n’est pas un bien dont nous pouvons disposer à notre guise, mais un trésor précieux que nous avons reçu et que nous devons transmettre intact.Qu’il donne du courage aux prêtres qui accomplissent fidèlement leur vocation, aux religieux qui ont consacré leur vie à Dieu, aux parents qui s’efforcent d’élever leurs enfants dans la foi catholique à contre-courant, et aux jeunes qui, précisément en cette époque de relativisme, aspirent à la vérité, à la sainteté, à la beauté et à l’aventure radicale d’une vie avec le Christ.
Ma prière à votre égard est donc simple : donnez-nous la clarté. Lorsque le monde s’exprime avec incertitude, que Pierre s’exprime clairement. Lorsque l’Église se lasse des discussions internes, ramenez-nous vers le Christ. Lorsque nous nous perdons dans les processus et les structures, rappelez-nous notre mission. Lorsque nous avons peur de proclamer l’Évangile dans toute sa plénitude de crainte qu’il n’offense l’homme moderne, rappelez-nous les paroles de Pierre lui-même : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. »
Saint-Père, j’écris tout cela dans un respect sincère pour votre charge et par amour pour l’Église. Ma critique du processus synodal ne découle pas d’un désir de semer la discorde, mais de la crainte que nous ne perdions un temps précieux alors que tant de personnes ne connaissent plus le Christ. La moisson est abondante. Les ouvriers sont peu nombreux. Les églises de l’Occident se vident, tandis que, dans le même temps, les nouvelles générations semblent rechercher à nouveau la vérité et la transcendance. C’est précisément maintenant que nous n’avons pas besoin d’une Église hésitante, mais d’une Église missionnaire qui connaisse son trésor et n’ait pas peur de le montrer au monde.
C’est pourquoi je prie pour que votre pontificat soit marqué par un recentrage renouvelé sur ce qui constitue en définitive le cœur de toute véritable réforme ecclésiale : le Christ, la conversion, la sainteté, l’Eucharistie, l’évangélisation et le salut des âmes. Car une fois que tous les synodes auront pris fin, que tous les documents auront été rédigés, que tous les comités auront été dissous et que nos propres noms auront été oubliés, il ne restera que la seule question qui compte véritablement : avons-nous rapproché de Jésus-Christ les personnes confiées à nos soins ?
Que saint Pierre intercède en votre faveur. Que Notre-Dame, Mater Ecclesiae, vous garde sous sa protection. Et que le Seigneur vous accorde la sagesse, le courage et la détermination paternelle nécessaires pour guider son Église dans la vérité et l’amour.
Avec une sincère révérence, unis dans la prière,
in Christo,
+ Rob Mutsaerts
Évêque auxiliaire du diocèse de ‘s-Hertogenbosch (Bois-le-Duc, Pays-Bas)
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