Éric Zemmour et les origines du christianisme

Publié le 27 Fév 2026
la messe n’est pas dite zemmour

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> Tribune libre de Jean-Marie Vernier
Pour l’auteur, agrégé de philosophie et docteur de l’université Paris IV Sorbonne, le dernier livre d’Éric Zemmour présente une vision déformée du véritable christianisme malgré son souci de défendre la civilisation chrétienne.

 

Le dernier ouvrage d’Éric Zemmour La messe n’est pas dite (Fayard) –, comme à l’accoutumée, propose des vues éclairantes sur un certain nombre de points et de faits.

Toutefois, en ce qui regarde les origines du christianisme, il fait appel à Ernest Renan ; or l’ouvrage de Renan – Histoire des origines du christianisme (1) – dépend d’un a priori rationaliste et ne peut évidemment pas tenir compte des travaux exégétiques du XXᵉ siècle. Aussi l’opposition entre deux christianismes : celui de Pierre – reconnaissant dans le Christ un prophète et instituant l’Église avec ses rites et ses règles – et celui de Paul – voyant en Jésus le Fils de Dieu et abrogeant la Loi au profit de la foi – ne tient pas au regard des sources authentiques du christianisme.

En effet, l’Évangile de Marc – qui semble être « le premier et le plus ancien de nos trois Synoptiques » (2) et qui a été composé originellement en hébreu (3) – traduit selon Papias, chrétien de la troisième génération, l’enseignement de Pierre ; or cet Évangile affirme bel et bien la divinité du Christ (Mc 9, 7 ; 14, 61 ; 16, 19).


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L’historicité des textes évangéliques

En outre, Jean Carmignac – La Naissance des Évangiles synoptiques –, John A. T. Robinson – Redating the New Testament (4) –, Claude Tresmontant – Le Christ hébreu (5) –, Carsten Peter Thiede et Matthew d’Ancona – Témoin de Jésus (6) – ont argumenté de manière décisive l’antiquité et l’historicité des textes évangéliques, tant par la critique interne procédant à une rétroversion du grec en hébreu – établissant ainsi que nos Évangiles grecs sont des traductions de recueils écrits originellement en hébreu – que par la critique externe, arguant notamment de ce que ces mêmes Évangiles ignorent la chute de Jérusalem, événement pourtant capital pour des chrétiens non encore séparés du judaïsme.

Or que lit-on dans ces Évangiles sinon l’affirmation de la divinité du Christ et l’institution d’apôtres qui, tout en évan-gélisant, donnent forme à l’Eglise sous la houlette de Pierre dont la primauté est affirmée à de nombreuses reprises dans le Nouveau Testament ? L’étude substantielle de Roland Minnerath (De Jérusalem à Rome, Pierre et l’unité de l’Église apostolique) manifeste ce dernier point en détail (7).

Quant à l’apport païen et plus particulièrement platonicien dans le christianisme – Éric Zemmour mentionne « le culte de la Trinité et la résurrection des âmes » – qui aurait ainsi intégré des « complications mythologiques et polythéistes », deux remarques s’imposent.

D’abord Trinité et résurrection des âmes ne sont pas des affirmations platoniciennes. La première, parce que l’un des derniers dialogues de Platon – le Timée (30a sqg.) –, même si Simone Weil a montré dans ses Intuitions pré-chrétiennes (8) que s’y lisait comme une esquisse d’une Trinité divine, n’affirme pas que le modèle intelligible, le démiurge façonnant le cosmos selon ce modèle et l’âme du monde qu’il fabrique sont une seule et même substance divine.

La seconde – « la résurrection des âmes » – n’a jamais, et pour cause, été enseignée par Platon : l’âme étant à ses yeux immortelle en raison de sa parenté avec l’intelligible et de son auto-motricité – on se reportera pour ces deux attributs au Phédon (83b) et au Phèdre (245c) –; l’âme ne peut donc ressusciter, sa nature lui donnant nécessairement de subsister après la mort.

Le dogme trinitaire

Ensuite le christianisme n’a jamais été polythéiste. Certes, le dogme trinitaire affirme l’existence d’un Dieu créateur et sauveur en trois personnes. mais ces trois personnes, étant immanentes les unes aux autres – le Christ n’a-t-il pas déclaré : « Qui ma vu a vu le Père » (Jn 14, 9) et « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jn 14, 10) –, ne sont pas trois réalités subsistantes séparées les unes des autres, elles ne sont pas trois Dieux.

Aussi le Credo de Nicée-Constantinople (381) confesse-t-il la foi en un seul Dieu le Père, en son Fils qui lui est consubstantiel et en le Saint-Esprit procédant du Père (9). Et comme l’explicitera le XIᵉ concile de Tolède (675) : « Nous n’affirmons pas trois substances comme nous affirmons trois Personnes. mais une substance et trois Personnes » (10).

Enfin si les « complications mythologiques » désignent sous la plume d’Éric Zemmour l’immortalité de l’âme humaine, la tradition philosophique depuis au moins Platon montre que cette affirmation relève de la raison et non d’un récit vénérable en raison de son origine antique et sacrée. Comment, de fait, le principe de l’activité intellectuelle saisissant l’intelligible d’une part dépourvu de toute détermination sensible et d’autre part immuable – la ligne, le cercle, la justice, etc. –, pourrait-il être en lui-même sensible et soumis à la corruption ? Ne faut-il pas nécessairement une proportion entre la faculté de connaissance et l’objet connu ?

Ainsi le christianisme authentique ne réduit pas le Christ à un prophète, mais le proclame Fils de Dieu – et ce aussi bien par la bouche de Pierre que par celle de Paul – tandis qu’il institue une Église hiérarchique appelée à baptiser toutes les nations ; Église que Paul reconnaît et dans laquelle il s’inclut (Ac 15), notamment lorsqu’il monte à Jérusalem afin de rencontrer Pierre (Ga 1, 18), ce qu’il réitérera pour exposer aux apôtres qui l’ont précédé « l’Évangile » qu’il prêche « parmi les païens » (Ga 2, 1 sqq.).

C’est pourquoi la divinité du Christ et l’institution ecclésiale sont des données originelles du christianisme et non des inventions apostoliques introduisant dans la Révélation chrétienne une tension dialectique.

Quant à l’inclusion prétendue d’éléments platoniciens et païens dans la dogmatique chrétienne, elle ignore la continuité du christianisme à l’égard du judaïsme et le fait que les dogmes chrétiens s’appuient sur la Révélation divine qui ne doit rien à la philosophie grecque mais tout au Verbe de Dieu incarné dans le Christ.

Ainsi saint Athanase – dans ses Traités contre les ariens – et saint Hilaire de Poitiers – dans son traité Sur la Trinité – manifestent-ils l’annonce figurative et réitérée de la Trinité divine dans l’Ancien Testament (11), alors que Clément d’Alexandrie (12) estime, lui, que la philosophie grecque antique n’est pas la source du Nouveau Testament mais un don divin, « comme un Testament », à l’adresse des païens.

 


Jean-Marie Vernier a publié aux Éditions de L’Homme Nouveau L’Héritage européen et aux Éditions Hora Decima S’ouvrir à la métaphysiquePrincipes de politique et Nietzsche ou l’exultation de la transgression (coll. « Critères »).

1. Vie de Jésus, Les Apôtres, Saint Paul, Paris, éd. Bouquins, 2012, vol. 1.

2. Jean Carmignac, La Naissance des Évangiles synoptiques, Paris, O.E.I.L., 1984, p. 52.

3. Op. cit., p. 53.

4. SCM-Canterbury Press Ltd, 1976.

5. Paris, O.E.I.L., 1983.

6. Paris, Robert Laffont, 1996.

7. Paris, Beauchesne, 1994.

8. Paris, éd. du Vieux Colombier, 1951 ; Fayard, 1985, p. 25.

9. Le II concile œcuménique de Lyon (1274) et le XVII concile œcuménique de Florence (1439) définiront que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.

10. G. Dumeige, La Foi catholique, Paris, éd. de l’Orante, 1961.

11. Saint Athanase s’appuie notamment sur Pr 8, 22 ; saint Hilaire, lui, appelle un grand nombre de lieux dont Gn 16, 9-10 ; Ps 45, 8 ; Os 1, 6-7 ; Is 45, 14… 

12. Les Stromates, Stromate 1, chap. V.

 

>> à lire également : IA : fascination et dépossession

 

Jean-Marie Vernier

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