Homme-femmes : le grand réajustement (2/2)

Publié le 25 Avr 2026
Maxence Carsana homme femme

Maxence Carsana © DR

Maxence Carsana est psychologue clinicien et auteur de Hommes, Femmes : Sortir des idées toxiques. Mémo pour la génération Z. Un livre qui fait parler de lui tant il parle à tous ! Aux parents, il parlent de leurs enfants, jeunes adultes ou grands adolescents dont les parcours affectifs, sociaux et professionnels ressemblent parfois si peu aux leurs. À ces derniers, il évoque leur propre vie, archi connectée, héritière de décennies tout à la fois de libération sexuelle, de déconstruction masculine et de questionnement féminin. La vision du « couple » doit se renouveler, loin des écueils de tous bords.
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| L’effondrement généralisé de la sphère familiale n’a-t-il pas joué, en particulier le divorce ?

C’est particulièrement visible chez les hommes. J’en rencontre régulièrement qui, malgré un physique avantageux, une belle situation, ne parviennent pas à construire de relation. Non pas par manque d’opportunités, mais parce que ce sont des bombes à retardement ! Ils nourrissent une telle peur constante d’être remplacés, qu’ils sont anxieux, angoissés et développent des comportements de contrôle anormaux, jusqu’à sélectionner des profils féminins en fonction de leur niveau de soumission. Ils ont tellement perdu confiance en eux-mêmes qu’ils cherchent à maintenir, coûte que coûte, un rapport de supériorité, pensant que c’est là la seule manière de préserver le lien.

Sauf que cette stratégie produira l’effet inverse : la femme préférera l’éconduire et rester seule plutôt que d’accepter une telle relation.

Le pire – et les études le montrent , c’est que les femmes vivent plutôt bien ce célibat, à la grande incompréhension des hommes… De fait, elles valorisent mieux les liens amicaux et cultivent un réseau social plus étendu que les hommes. Elles ont ainsi accès à d’autres sources de satisfaction affective, là où les hommes ont tendance à tout attendre de leur conjointe.

Pour les femmes, cet effondrement de la sphère familiale a joué, à mon avis, sur l’image de la masculinité avec laquelle elles ont pu grandir : la protection et l’indépendance deviennent des priorités, quel qu’ait été le vécu, plus ou moins positif, de leur propre mère.

Seulement, trop penser au pire peut vite tourner à une méfiance excessive qui sabote la moindre rencontre. La liste des « redflags » (signaux qui indiqueraient un potentiel danger à venir) devient bien trop longue et ne fait que grandir au fur et à mesure que cette génération devient plus craintive et « pathologise » des comportements normaux. Aucune histoire d’amour ne peut fleurir sur de la méfiance.

 

| Plusieurs phénomènes sociaux, comme #MeToo, font vilipender de réels travers et nourrissent en même temps une espèce de guerre entre les sexes. Peut-on y voir l’effet organisé d’un wokisme marxisant  ?

D’abord, le conflit entre les sexes ne date pas d’hier… il est éternel. C’est la raison pour laquelle on a inventé la galanterie, pour codifier leurs rapports et atténuer les tensions. L’amour est une discipline, une ascèse ! On ne peut pas soutenir vouloir être pleinement soi-même : c’est la pire chose que vous puissiez infliger à la personne qui partage votre vie. Ce souhait bien compréhensible masque en réalité un manque de gratitude et peut-être un peu d’orgueil. Nous sommes tous difficiles à vivre sous certains aspects, ménagez donc ceux qui ont décidé de vous aimer jusqu’à la fin de leur vie !

En ce qui concerne notre histoire contemporaine, je pense plutôt à une question de logique sociale humaine : dès que la société perd en stabilité, on régresse de l’individu vers le groupe, dont l’assignation identitaire vous donnera une sécurité, mais renforcera votre distinction d’avec les autres groupes et vous demandera des gages. C’est ainsi qu’on peut envisager le wokisme, comme un retour à la mentalité tribale avec tous ses mécanismes psychologiques. Et si ce modèle revient aujourd’hui, c’est peut-être en partie lié à cette génération hyperconnectée et en même temps « hyper-isolée », qui surréagit émotionnellement.

Là où la rhétorique marxisante est entrée en jeu, selon moi, c’est lorsqu’on a profité de phénomènes sociaux comme #MeToo, pour reprocher à l’ensemble de la sphère masculine ces comportements odieux d’hommes puissants et influents. Les abus sexuels, si on en retrouve dans tous les milieux et dans toutes les familles, n’ont pas forcément tous la même ampleur ni les mêmes mécanismes.

Il aurait été intéressant de pousser l’analyse des classes encore plus loin, en se demandant à quel point les hommes des générations précédentes aux postes de pouvoir ont pu se servir du féminisme pour consolider leur image et leur influence au détriment des jeunes hommes qui devraient, dans le cycle normal des choses, prendre leur place. La domination exercée dépend autant si ce n’est plus encore de la classe sociale que du sexe. Le masculinisme est majoritairement populaire auprès d’hommes ayant un faible capital socio-économique et qui peuvent se permettre des outrances agressives puisqu’ils n’ont pas de perspectives d’évolution. En revanche, les hommes puissants qui tombent progressivement depuis #MeToo étaient tous officiellement féministes en public…


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| Comment, d’après vous, sortir de cette impasse ?

Chaque sexe doit aider l’autre à résoudre sa contradiction interne plutôt que d’accentuer son mal-être. Il serait souhaitable que les femmes valorisent les hommes pour ce qu’ils font, sans les considérer comme de simples outils, qu’elles les autorisent à exprimer à certains moments leur vulnérabilité, tout en les complimentant et en les encourageant, notamment par la reconnaissance.

De l’autre côté, les hommes gagneraient à porter sur les femmes un regard plus large, au delà du seul physique, englobant leur personnalité, leur vécu : entre leur hypersexualisation affichée et leur refus de la féminité, on perçoit bien qu’elles ne savent plus comment s’approprier leur genre de manière équilibrée.

Chacun aspire à être reconnu au-delà de la qualité principale qui attire le sexe opposé sans pour autant y renoncer. Lorsque ce n’est pas le cas, ce qui attire est également ce qui isole. Chacun se sent alors utilisé plutôt qu’aimé dans toute son humanité. Briser ce cycle commence par choisir soi-même de se refuser à traiter les autres de manière superficielle par commodité.

Concernant les tourments des hommes, je crois que la nature va finir par avoir le dessus : à force de frustration et d’épuisement des fausses solutions, un équilibre va de nouveau émerger et, d’une manière ou d’une autre, on va revenir au gentleman, un homme à peu près équilibré qui ne se fait pas marcher dessus mais qui est bienveillant. Les hommes aspirent à le devenir et les femmes souhaitent en rencontrer.

Nous reviendrons vers une stabilité qui ne sera pas une copie du passé mais une réappropriation en regard des acquis positifs des derrières décennies. Reste à savoir si cet ajustement se fera par un travail individuel et volontaire, ou sous l’effet de contraintes plus dures imposées par les réalités sociales. L’idéal serait la première voie, mais je crains que la seconde ne soit plus plausible.

 

| Certains milieux, plus marqués par la religion, mais aussi l’éducation et la culture, sont-ils davantage protégés de ces symptômes ?

Certains milieux restent préservés, mais ils ne sont pas imperméables aux idées en cours – les préparations au mariage devraient d’ailleurs le prendre en compte. Leur relative protection tient à plusieurs facteurs : une situation socio-économique souvent plus stable (le mariage s’effondre davantage dans les classes populaires), mais aussi une dimension religieuse plus structurante. On voit d’ailleurs de plus en plus de jeunes hommes convertis dans les paroisses catholiques (le phénomène est particulièrement marqué aux États-Unis), précisément parce qu’ils sont attirés par ces profils de jeunes filles encore « préservées » selon eux des influences du marché des rencontres.

Mais les tentations sont de plus en plus grandes de suivre les mêmes règles que partout ailleurs (crainte de l’engagement, retarder le choix au maximum, faire semblant d’avoir plus de choix que nous n’en avons vraiment, privilégier des critères superficiels chez un partenaire au-delà du raisonnable, sortir d’une relation à la première difficulté, etc.).

Pourquoi ce relatif regain d’intérêt des religions organisées ? On peut y voir une tentative de retrouver une « vie de village ». L’espace du culte permet une socialisation autour d’une morale commune claire, un système de réputation, une codification plus claire de la progression d’une relation et des personnes que l’on peut revoir sans explicitement avoir à le chercher et le programmer simplement en participant à un événement collectif régulier.

En dehors de l’église, il n’y a plus aucun endroit qui structure la vie sociale ainsi. Le smartphone devient obligatoire pour se lancer en solitaire dans une recherche de lien humain.

Le facteur de stabilité le plus solide est l’existence d’une vraie vie spirituelle établie et vécue à deux. Le mariage religieux bien compris inclut une troisième personne qui est Dieu et qui change la donne… Quand vous avez un vrai rapport à Dieu, vous ajustez vos attentes vis à vis du conjoint, en étant plus réaliste, en pardonnant davantage, parce que Dieu prend sur lui toute votre déraison à vous…

La certitude d’être aimé tel que vous êtes avec l’entièreté de vos problèmes peut venir d’en haut, ce qui allège un peu le poids sur les épaules de l’être imparfait avec qui vous décidez de vous lier en bas. La relation humaine est donc naturellement purifiée de certaines tendances bien compréhensibles qui pourraient autrement la mettre en danger, pour au contraire la magnifier.

 


Maxence Carsana, Hommes, Femmes : Sortir des idées toxiques. Mémo pour la génération Z, Salvator, 288 p., 18,90 €.

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>> à lire également : L’Essentiel | Pierre Manent, sismographe de la modernité politique

 

Marie Piloquet

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