Homme-femmes : le grand réajustement (1/2)

Publié le 24 Avr 2026
Maxence Carsana homme femme

Maxence Carsana © DR

Maxence Carsana est psychologue clinicien et auteur de Hommes, Femmes : Sortir des idées toxiques. Mémo pour la génération Z. Un livre qui fait parler de lui tant il parle à tous ! Aux parents, il parlent de leurs enfants, jeunes adultes ou grands adolescents dont les parcours affectifs, sociaux et professionnels ressemblent parfois si peu aux leurs. À ces derniers, il évoque leur propre vie, archi connectée, héritière de décennies tout à la fois de libération sexuelle, de déconstruction masculine et de questionnement féminin. La vision du « couple » doit se renouveler, loin des écueils de tous bords.
Pour ne rien couper des analyses de l’auteur, nous avons scindé ce grand entretien en deux parties : lisez jusqu’au bout, Dieu clôt cette riche discussion !

 

| Pourquoi la Gen Z ? Parce que vous en faites un peu partie ou parce qu’elle concentre un certain nombre de maux symboles de notre époque ?

Né en 1997, je fais effectivement partie des plus vieux de cette génération Z, mais par conséquent je n’ai pas subi entièrement ce qui la caractérise le plus, à savoir l’influence profonde de l’arrivée de l’Internet et surtout des smartphones, en plein cœur de l’adolescence ou même de l’enfance. J’ai pu connaître quelques années de vie déconnectée des écrans avant de vivre cette transformation. À cause de cela, les jeunes de cette génération ont été privés des processus normaux de socialisation. Leur rapport à l’autre est marqué d’emblée par la méfiance et l’instinct de protection.

Leur vie est devenue une sorte de jeu vidéo où la conscience de soi à la troisième personne est étouffante : on s’évalue avec tant de points pour le physique, pour l’intelligence, pour le charisme, pour la situation sociale… Leur vie privée est un LinkedIn géant. Tout est calculé et sujet à l’évaluation d’un autrui auquel nous faisons attention. Et c’est dévastateur.

La première des conséquences est le repli sur soi, puisqu’il est normal de ne pas pouvoir tenir le rythme d’une compétition sociale permanente : ils cultivent une sorte de résignation. On les taxe souvent d’hédonisme, ce qui n’est pas totalement faux, car ils choisissent la satisfaction à court terme. Mais c’est un hédonisme inquiet et coupable : ce sont des anxieux qui se plongent dans le plaisir pour tenter de contrer des émotions négatives ingérables comme on se jetterait sur un carré de chocolat pour se calmer avant de regretter amèrement. Avant de recommencer quelques heures plus tard.

 

| Quand vous dites « anxieux », cela signifie-t-il que ces jeunes sont à la recherche de quelque chose qu’ils ont perdu ou qu’ils ne trouvent pas ?

Leur difficulté pourrait se résumer en une question : que faire de notre liberté dans un monde où celle des autres n’implique aucune obligation envers nous ? Une génération à qui on a accordé une liberté sexuelle quasi totale, tout en supprimant les cadres structurants et en l’ouvrant à l’immensité creuse des rapports sociaux virtuels, au moment même où le féminisme redéfinissait les rapports homme-femme, ne peut qu’être désorientée.

Pouvoir tout faire sans limite laisse, in fine, un goût amer et surtout un coût à assumer. Les traditions, les religions, l’autorité parentale avaient l’avantage de lisser les parcours, en imposant un cadre qui conduisait la plupart vers des trajectoires comparables. Aujourd’hui, ces repères ayant disparu, chacun avance seul : ce que l’on récolte dépend alors très largement de son caractère qui guide nos choix.

Et les parcours deviennent, par conséquent, plus imprévisibles. Beaucoup de jeunes stagnent et réalisent souvent, les trente ans passés, que le schéma classique et implicite – études, emploi, mariage, enfant – ne s’est jamais concrétisé. L’époque où les grandes étapes de la vie s’enchaînaient assez naturellement est terminée. L’individu doit consciemment aller tout chercher par lui-même.

Il devient donc nécessaire de leur adresser un discours de responsabilisation : apprendre à choisir, à se structurer, à orienter leur vie en accord avec leurs aspirations, malgré l’absence des repères initiaux et les limites de leur caractère. Faute de discipline personnelle, ils en subiront les conséquences.

Ce besoin de cadre réapparaît d’ailleurs dans le champ politique, de part et d’autre. À gauche, il s’exprime par exemple à travers l’insistance sur le consentement et l’analyse des dynamiques de pouvoir dans les relations ; à droite, par un retour aux valeurs familiales, à l’autorité ou au sacré qui seraient un facteur protecteur contre la solitude et les abus des rencontres. Dans les deux cas, cette tendance traduit une même insatisfaction : celle d’individus laissés à eux-mêmes, pour qui la liberté n’a pas tenu ses promesses de bonheur annoncé.

 

| Et ce flottement se retrouve fatalement dans les rapports entre les hommes et les femmes…

J’ai l’habitude de dire : « les jeunes sont obsédés par deux sujets, la santé mentale et la sexualité, parce qu’ils n’ont accès ni à l’un ni à l’autre ». L’impasse actuelle résulte d’un mouvement long, étalé sur plusieurs décennies. Le féminisme a eu un effet bénéfique en ce qu’il a notamment enfin permis aux hommes de montrer et partager leurs émotions. Mais il s’est fourvoyé en voulant toucher à la nature même du masculin, en disqualifiant des qualités comme le courage, la magnanimité ou le sens de l’engagement qui participaient aussi à l’attractivité et la structuration des hommes.

On a ainsi élevé des garçons sans leur transmettre certains repères essentiels à leur construction comme ces rituels initiatiques, ces mises à l’épreuve qui confirmaient leur identité et édifiaient leur intériorité. Dans la plupart des civilisations, ces étapes ont joué un rôle structurant : leur disparition laisse la place à une forme d’indétermination.

Le résultat est qu’on récolte beaucoup aujourd’hui ce qu’on appelle des « Peter Pan », à savoir des hommes immatures qui refusent de se prendre en main et tombent dans un narcissisme plaintif ou un machisme agressif.

L’hyperémotivité fraie avec l’hyperviolence : ce sont les deux faces d’un même déséquilibre. Le masculin a besoin à la fois d’éprouver sa force et d’être en paix avec son affectivité pour pouvoir aimer sainement. Les femmes que je vois aujourd’hui ont le sentiment d’avoir à choisir entre des hommes passifs, craintifs mais droits par faiblesse et des hommes forts mais instables et invivables.


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| Peut-on expliquer ainsi le masculinisme ?

Face à ce vide, certains tentent de récréer un cadre. Si vous laissez les hommes à eux-mêmes, ils se regrouperont et se jaugeront entre eux. Le « gang » est un peu leur « sociabilité naturelle », qu’elle soit dans la vraie vie ou la vie virtuelle. C’est un cadre où les notions d’épreuve et de hiérarchie réapparaissent, via le masculinisme qui porte au pinacle la salle de sport et l’appât du gain.

Mais ce sont des parodies bien tardives et bien naïves de ce qu’ils cherchent vraiment. Ce qui est frappant lorsque l’on prend le temps de les écouter et de les lire, c’est que, derrière leur assurance, la masculinité qui en ressort est une masculinité triste. Tous ces hommes aimeraient ne pas à avoir à « performer »: ils voudraient être aimés pour ce qu’ils sont et envient la condition de la femme qui attire naturellement l’attention (sans comprendre les problèmes spécifiques que cela pose).

Ce qui est vraiment frappant chez eux, c’est de voir à quel point ils détestent être des hommes. Ils vivent leur initiation comme une monnaie d’échange, un prix à payer, une rançon contre l’injustice d’avoir à exister par leurs actes pour avoir une chance auprès du sexe opposé plutôt que par leur simple existence. Derrière la colère véhémente, ce sont des égalitaristes déçus et personne ne semble le remarquer.

 

| Comment la gent féminine s’accommode-t-elle de ces mâles « en eaux troubles » ?

De leur côté, les femmes sont devenues autonomes économiquement, elles ne choisissent donc plus les hommes sur un critère de sécurité matérielle, comme ça a pu être le cas auparavant. L’attirance physique a pris une dimension importante, comme on le voit sur les applications de rencontres. Mais elles mettent aussi l’accent sur les qualités relationnelles et sanctionnent l’agressivité, l’incapacité à communiquer, à les rassurer…

Si des femmes dénoncent aujourd’hui ce phénomène du masculinisme, c’est qu’elles désespèrent d’être confrontées à des histoires à répétition avec des hommes nourris à la pornographie et à ces guides de séduction en ligne. Ces hommes leur semblent autant agressifs que pleurnichards. Les muscles et la confiance en soi apparente ne suffisent pas à tisser un lien satisfaisant. Globalement, elles perçoivent qu’elle n’arrivent pas à trouver d’hommes « normalement structurés », actifs, rassurants et qu’elles admirent (la nécessité d’une telle admiration est pourtant décriée par certaines féministes !)

Il y a, de manière générale, un très grand trouble avec la nature du désir lui-même. On veut aujourd’hui concilier ce qui attire les deux sexes spontanément l’un à l’autre, tout en purgeant les éléments de l’équation jugés dangereux pour aller vers plus d’égalité et de compréhension mutuelle. L’avenir nous dira si le pari est gagnant.

Je crois qu’il y a une part irrémédiable de conflit entre les sexes depuis l’origine mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas possible de se rapprocher d’une harmonie. La décennie à venir fera émerger une synthèse des tensions en cours.

 

Lire la partie 2.


Maxence Carsana, Hommes, Femmes : Sortir des idées toxiques. Mémo pour la génération Z, Salvator, 288 p., 18,90 €.

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>> à lire également : Mission Isidore et WEMPS : soutenir et dynamiser les paroisses rurales

 

Marie Piloquet

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